— Tu voudrais qu’on organise des excursions touristiques quand Prudence nous interdit de saut ?
— Il n’y aurait que des individus triés sur le volet.
— Les membres du comité d’attribution des crédits ?
— Et quelques journalistes qui filmeraient tout ça. Si ça passait à la télé, le public nous soutiendrait…
Jim avait dû secouer la tête, car elle changea de tactique.
— Assister au raid n’est d’ailleurs pas indispensable. Nous pourrions y aller un peu avant, en pleine nuit, quand personne ne risquerait de nous surprendre. Il suffirait qu’ils voient les orgues, La Danse macabre et la croix à l’enfant du XVe siècle pour qu’ils comprennent qu’ils ne peuvent cautionner une nouvelle destruction.
— Lizzie.
Le ton de Jim indiquait qu’il refusait d’en discuter.
Elle dut prendre conscience qu’elle n’obtiendrait pas gain de cause.
— Tu ne comprends pas, Jim. Ça le tuera.
La porte s’ouvrit, sur un jeune Asiatique décharné.
— Jim, as-tu saisi les paramètres…
Il la dévora du regard, et je sus qu’elle avait dû briser bien des cœurs.
— Salut, Shoji.
— Salut, Liz. Que fais-tu là ?
— Comment s’est passée l’entrevue avec Prudence ? s’enquit Jim.
— Comme on pouvait s’y attendre. À présent, ce sont les décalages qui l’inquiètent. Quelle est leur fonction ? Pourquoi sont-ils fluctuants ? « Nous devons tenir compte de toutes les conséquences possibles avant d’entreprendre la moindre action. »
Il avait ajouté cela d’une voix efféminée pleine d’affectation.
— Pour résumer, il refuse d’autoriser un seul saut tant qu’il ne disposera pas de l’analyse complète des précédents.
Il alla vers les ordinateurs et je cessai de le voir.
— Tu plaisantes ! Ça nous prendra six mois. Nous n’irons nulle part, comme ça.
— C’est le but recherché. Pourquoi les voiles sont-ils baissés ?
Il n’était pas mentionné dans nos archives qu’un voyageur venu d’une autre époque s’était matérialisé dans le labo de Balliol. Il en découlait qu’ils ne m’avaient pas vu ou que je leur avais débité des justifications très convaincantes. Il ne me restait qu’à les concocter.
— Comment apprendrons-nous quoi que ce soit ? Lui as-tu rappelé que la science progresse grâce aux expériences ?
Shoji tapa sur le clavier et reprit sa voix de fausset.
— « Nous parlons du continuum spatio-temporel, M. Fujisaki, pas de physique amusante. »
Les voiles remontaient déjà, par à-coups.
— Jim…
Ils se tournèrent vers elle.
— Vas-tu aborder le sujet ? Je veux dire…
Et je me retrouvai dans un recoin de la librairie Blackwell. Ses étagères de bois sombre étaient intemporelles et je me crus revenu en 2057, auquel cas je n’aurais qu’à suivre le Broad jusqu’à Balliol pour atteindre le labo. Mais je sus que ce ne serait pas aussi simple dès que je tendis la tête pour lorgner la rue à travers la vitrine. Il neigeait et une Daimler était garée devant le Sheldonian.
Et je n’eus qu’à regarder autour de moi pour constater que je n’étais ni au XXIe siècle ni à la fin du XXe. Pas de terminaux, pas de livres de poche ou brochés. Que des ouvrages reliés, sans jaquette, dans des tons de bleu, de vert et de brun.
Et une employée qui me chargeait, armée d’un carnet et d’un crayon jaune calé sur son oreille.
Il était trop tard pour regagner mon recoin. Elle m’avait vu. Par chance, et contrairement à ceux féminins, les vêtements masculins ne changent guère au fil des ans et on peut encore voir à Oxford des gens se promener en blazer et en pantalon de flanelle, même si c’est assez rare en plein cœur de l’hiver. Peut-être réussirais-je à me faire passer pour un étudiant qui arrivait d’un pays chaud.
Elle portait une robe bleu marine ajustée dont Verity aurait sans doute pu déterminer la date de confection au mois près, mais les décennies du milieu du XXe siècle étaient pour moi identiques. 1950 ? Non, son crayon était planté dans un chignon et ses chaussures étaient lacées. Début des années quarante ?
Il n’y avait pas de rideaux dans la vitrine ni sacs de sable près de la porte, et l’employée semblait bénéficier d’un niveau de vie trop décent pour que ce fût l’immédiat après-guerre. Les années trente, donc.
La spécialité de Verity. Le transmetteur avait pu garder en mémoire les coordonnées d’un de ses sauts et m’y expédier. Si elle n’était pas ici, elle aussi.
Non, c’était impossible. Pas avec sa longue robe à col montant et ses cheveux empilés.
Étant donné que le continuum se protégeait des anachronismes, la fourchette spatio-temporelle de ses points de chute était réduite. Et tous se situaient heureusement au sein de sociétés civilisées.
La vendeuse grimaça en lorgnant ma moustache.
— Puis-je vous aider, monsieur ?
Je l’avais oubliée. Les hommes rasaient-ils leurs attributs pileux, dans les années trente ? Hercule Poirot était-il glabre ?
— Puis-je vous aider, monsieur ? répéta-t-elle plus sèchement. Cherchez-vous un livre ?
— Oui.
Puis je me demandai ce qu’on trouvait chez Blackwell dans les années trente et des poussières. Le Seigneur des anneaux ? Non, il serait écrit plus tard. Au revoir M. Chips ? Le copyright datait de 1934, mais n’étions-nous pas en 1933 ? Je ne pouvais voir la date sur son carnet à souche, et provoquer la moindre incongruité supplémentaire n’était pas conseillé quand le continuum était instable à ce point.
Je décidai de ne courir aucun risque.
— Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, de Gibbon.
— C’est au premier, monsieur. Section Histoire.
Je ne voulais pas changer d’étage, m’éloigner du point de saut. Dans quatre-vingts ans, il y aurait au rez-de-chaussée la métafiction et les autoécrits, mais qu’y trouvait-on à présent ? De l’autre côté du miroir ? Non, la littérature enfantine avait peut-être déjà son magasin spécialisé.
— L’escalier est ici, monsieur.
Elle retira le crayon de son oreille pour s’en servir comme un agent de la circulation eût utilisé son bâton.
— Et avez-vous Trois hommes dans un bateau de Jerome K. Jerome ?
— Il va falloir que je vérifie.
Elle partit pour l’arrière-boutique.
— Sans parler du chien, lui criai-je.
Je retournai me réfugier dans mon coin dès qu’elle eut disparu derrière une étagère.
J’avais espéré que la porte se serait rouverte, ou que des miroitements annonceraient son activation, mais rien n’indiquait qu’il y avait ici un point de passage. Je décidai d’en profiter pour me renseigner sur l’année.
Je pris des livres et les ouvris. 1904, 1930, 1921, 1756. C’est tout le problème, avec les bouquins. Ils sont intemporels 1892, 1914, pas de copyright. Je tournai la page. Toujours rien. Je revins au titre et le lus. Pas étonnant. L’Histoire d’Hérodote que le colonel et le professeur Peddick avaient consultée la veille.
Le carillon de la porte tinta. Je me penchai hors de mon abri, en espérant que c’était Verity. Il s’agissait de trois femmes entre deux âges, en étoles et chapeaux aux bords rabattus.
Sitôt après avoir franchi le seuil, elles s’immobilisèrent pour faire tomber les flocons de neige des dépouilles qu’elles avaient autour du cou. Elles les caressaient comme des animaux familiers et s’exprimaient d’une voix nasillarde.