— Hastyeh doon awthaslattes ? fit une femme.
On aurait dit du moyen anglais. Je ne m’étais pas trompé en pensant que j’étais à l’époque médiévale.
— Goadahdahm Boetenneher, thahslattes ayrnacoom.
— Thahslattes maun bayendoon uvthisse wyke.
— Tha kahnabay.
Les mots étaient incompréhensibles mais l’intonation m’indiquait que j’avais souvent été témoin de telles conversations, la dernière fois devant la porte sud de l’église St. Michael. L’inconnue, probablement une lointaine ancêtre de Lady Schrapnell, voulait savoir pourquoi les travaux n’étaient pas terminés et son interlocuteur, certainement un artisan, se cherchait des excuses. Elle rétorquait qu’elle s’en fichait et qu’il fallait que tout soit prêt pour la kermesse.
— Thatte kahna bay, Goadahdahm Boetenneher, dit-il. Tha wolde hahvneedemorr holpen thanne isseheer.
— So willetby, Gruwens.
J’entendis une marche entamer un mouvement de bascule et elle lança sèchement :
— Lokepponthatt, Gruwens ! The steppe bay loossed.
Une remontrance à mon avis bien méritée.
— Ye charge yeseyye at nought, ajouta-t-elle.
— Ne gan speken rowe.
Ils montaient toujours. Je regardai vers le haut, me demandant s’il y avait une pièce ou une terrasse au sommet.
— Tha willbay doone bylyve, Goadahdahm Boetenneher.
Botoner ? S’agissait-il d’Ann ou de Mary Botoner, ces saintes femmes qui avaient fait construire le clocher de la cathédrale de Coventry ? Étais-je dans cette tour ?
Je repartis, le plus silencieusement possible et en comptant les degrés. Dix-neuf, vingt.
J’atteignis un balcon surplombant un espace dégagé, l’emplacement qu’occuperaient les cloches. Je venais de déterminer mes coordonnées spatio-temporelles. J’étais dans la cathédrale de Coventry en 1395, l’année de sa construction.
N’entendant plus rien, je redescendis et faillis entrer en collision avec eux.
Ils étaient juste au-dessous de moi. Sitôt après avoir vu le haut d’une coiffe blanche, je regagnai la plate-forme et repris mon ascension. Je manquai piétiner un pigeon.
Il roucoula et prit son envol, avant de me charger telle une chauve-souris puis de descendre se poser près du couple.
— Shoo ! cria Dame Botoner. Shoo ! Thah divils minion !
Je tentais de réduire les sifflements de ma respiration haletante, prêt à reprendre la fuite, mais ils s’étaient arrêtés sur le palier et je regagnai un point d’où il me serait possible de les voir.
L’homme avait une chemise brune, des jambières de cuir et une expression affligée.
— Nay, Goadudahm Marree. It wool bay fortnicht ahthehlesst.
Mary. Mary Botoner. Je regardais avec émerveillement cette ancêtre de l’évêque Bittner qui portait une robe couleur brique aux larges manches fendues. Un ceinturon métallique tombait au-dessous de sa taille et une coiffe enserrait son visage replet de femme entre deux âges. Elle me rappelait quelqu’un, elle aussi. Lady Schrapnell ? Mme Mering ? Non, une personne plus âgée, aux cheveux blancs.
Elle désigna diverses choses.
— Thahtoormaun baydoon ah Freedeywyke.
L’artisan secoua vigoureusement la tête.
— Tha kahna bay, Goaduhdahm Boetennher.
Elle tapa du pied, comme Tossie.
— So willetbay, Gruwens.
Elle fit demi-tour et se dirigea vers l’escalier.
Je reculai pour reprendre mon ascension, mais elle redescendit.
L’artisan lui emboîta le pas.
— Bootdahmuh Boetenneher… Gottabovencudna do swich…
Je les suivis, à un tour d’hélice.
J’étais presque arrivé à la porte temporelle.
— Whattebey thisse ?
Je posai prudemment le pied sur la marche inférieure, la suivante, et je les vis. Mary Botoner désignait le mur.
— Thisse maun bey wroughtengain.
L’air miroitait au-dessus de sa tête, la parant d’une sorte d’auréole.
Pas maintenant, pensai-je. Pas après avoir attendu toute une nuit.
— Bootdahmuh Boetenneher…
Elle tendit un index osseux.
— So willet bey.
Le scintillement s’amplifiait. Ils risquaient de lever les yeux et de le voir d’un instant à l’autre.
— Takken under eft ! ajouta-t-elle.
Vite, vite ! réponds-lui que tu feras le nécessaire !
Elle descendit enfin une autre marche.
— Thisse maun bey takken bylyve.
L’artisan soupira, resserra la corde qui lui tenait lieu de ceinture et la suivit.
Deux marches. Trois. La coiffe de Mary Botoner disparut au-delà de la courbe, remonta.
— You hyre isse neyquitte till allisse doone
Je ne pouvais attendre plus longtemps, et il était probable qu’ils me prendraient pour un ange…
Je dévalai les marches et enjambai le pigeon qui s’envola en piaillant.
— Guttgottimhaben, fit l’artisan.
Et ils se tournèrent pour me fixer.
Mary Botoner se signa.
— Holymarr remothre…
Je plongeai dans le passage qui se refermait déjà et allai m’étaler sur le sol du labo.
Chapitre vingt-quatre
Nous prîmes alors conscience, avec une consternation et une horreur profondes, qu’il était impossible d’en faire plus.
Mon espoir d’être en 2057 et non en 2018 fut confirmé quand Warder se pencha vers moi pour me tendre une main secourable.
Qu’elle retira sitôt qu’elle me reconnut.
— Que faites-vous ici ?
— Ce que je fais ici ? Demandez-moi plutôt ce que je faisais à Coventry en 1395 et chez Blackwell en 1933. Où est Verity ?
— Tirez-vous de là ! m’intima-t-elle en regagnant son pupitre.
Les voiles remontaient déjà, et je la suivis.
— Il faut la localiser. Elle est partie et quelque chose a cloché…
Elle m’imposa le silence d’un geste impérieux et parla dans un micro.
— Onze décembre, quatorze heures.
— Vous ne comprenez pas. Verity a disparu. Le transmetteur est déréglé.
— Chut ! Dix-huit heures. Vingt-deux heures. Carruthers est coincé à Coventry et j’essaie de…
— Et Verity est peut-être au fond d’une oubliette, sur le champ de bataille d’Hastings ou dans la fosse aux lions d’un zoo.
Je martelai la console.
— Trouvez où elle est !
— Attendez une minute. Douze décembre. Deux heures, six heures…
Je lui confisquai son micro.
— Non ! Tout de suite !