— Verity !
Je gravis rapidement les marches, sans omettre cette fois de les compter. Un halo orangé me permettait de voir où je posais les pieds.
J’atteignis la plate-forme.
— Verity ! Êtes-vous là ?
Des descendants du pigeon que j’avais failli écraser six siècles plus tôt fondirent vers mon visage.
Elle n’était pas au sommet. Je repartis en sens inverse, en l’appelant toujours. Arrivé à la hauteur du passage temporel, je repris mon décompte.
Trente et un, trente-deux…
— Verity !
Un cri couvert par les grondements des bombardiers et les gémissements des sirènes qui s’étaient déclenchées à retardement.
Cinquante-trois, cinquante-quatre…
— Verity ! Où êtes-vous ?
J’étais sur la dernière marche. Cinquante-huit. Tout en gravant ce nombre dans ma mémoire, je sortis dans le narthex envahi par une odeur âcre de cigare.
— Verity !
Je poussai l’autre porte et entrai dans la nef.
Seule la clarté qui filtrait du jubé et des claires-voies me révélait les lieux. Je tentai de déterminer l’heure. Les bombardiers s’étaient déplacés vers le nord, et s’il y avait de la fumée près des orgues je ne voyais aucune flamme dans la chapelle des Ceinturiers. Comme elle avait été atteinte au début du raid, il n’était pas plus de la demie.
— Verity !
Je remontai l’allée centrale en direction du chœur, en regrettant de ne pas avoir pensé à me munir d’une lampe torche.
La DCA interrompit ses tirs puis les reprit en doublant la cadence. Le grondement des avions s’amplifia. Des bombes tombaient à l’est et des fusées éclairantes illuminaient les claires-voies. Conformément aux consignes du black-out, les fenêtres privées de vitraux avaient été condamnées par des planches et du papier, mais les trois encore intactes teintaient par intermittence l’édifice dans des tons verdâtres maladifs. Où était Verity ? Elle aurait dû en toute logique rester à proximité du point de saut. Cependant, la panique avait pu l’inciter à aller s’abriter quelque part. Où ?
Le bourdonnement se changea en rugissement.
— Verity !
J’entendis sur le toit des crépitements et des cris.
S’était-elle dissimulée pour que les volontaires qui se trouvaient là-haut ne puissent pas la voir ?
Il y eut un grand bruit, des grésillements et un sifflement. Je levai les yeux, à temps pour esquiver un engin incendiaire.
Il tomba sur un des bancs, en crachotant des étincelles. J’attrapai un missel et m’en servis comme d’une raquette pour le faire choir sur le sol. Il roula jusqu’à la travée opposée.
Je l’éloignai d’un coup de pied. En frétillant tel le chevesne du professeur Peddick, il percuta la balustrade du chœur et s’embrasa.
Un extincteur ! J’en cherchai un du regard. Les volontaires les avaient tous emportés sur le toit. Je vis un seau suspendu près de la porte sud et allai le prendre. J’avais espéré qu’il contenait du sable et, pour une fois, mes espoirs ne furent pas déçus.
Je remontai la nef au pas de course et le vidai sur la fusée, qui refusa de s’éteindre.
Je la poussai au milieu de l’allée centrale. Le seau avait entre-temps roulé sous un banc, là où le bedeau le trouverait avant d’éclater en sanglots.
Et je m’interrogeai sur les conséquences de mes actes. J’avais agi sans réfléchir, comme Verity lorsqu’elle avait pénétré dans la Tamise pour sauver le chat. Mais ce n’était pas ce qui changerait le cours de l’histoire. La Luftwaffe se chargerait de compenser d’éventuelles incongruités.
Des flammes léchaient le plafond en bois sculpté de la chapelle des Merciers et ce n’était pas un peu de sable qui me permettrait de les éteindre. Dans deux heures, tout se serait embrasé.
J’entendis un grondement sourd et quelque chose tomba au-delà de la chapelle des Ceinturiers, l’éclairant un instant. Une seconde avant le retour de la pénombre, j’aperçus la croix du XVe siècle et l’enfant agenouillé à sa base. Dans une demi-heure, le prévôt Howard les verrait derrière un mur de feu.
— Verity ! Verity !
— Ned !
Je me tournai et remontai l’allée centrale.
— Verity !
J’atteignis l’extrémité de la nef et criai encore :
— Verity !
Puis je tendis l’oreille.
— Ned !
À l’extérieur de l’édifice. Au sud. Je me faufilai entre les bancs, trébuchai et sortis.
Plusieurs personnes s’étaient réunies pour assister au spectacle. Deux jeunes gens d’aspect peu recommandable riaient adossés à un réverbère, les mains fourrées dans leurs poches.
— C’est quoi, cette odeur de cigare ? demanda le plus grand.
Aussi posément que s’il parlait de la pluie et du beau temps.
— Le bureau de tabac de l’angle de Broadgate a été touché. On devrait aller en chiper quelques-uns avant qu’ils ne s’envolent en fumée.
J’allai m’adresser à une quinquagénaire en fichu.
— Avez-vous vu une fille quitter la cathédrale ?
— Elle ne va pas flamber, hein ?
Si, pensai-je.
— Les volontaires se chargent de tout. Une jeune femme est-elle sortie de l’église ?
— Non.
Elle reporta son attention sur la toiture.
Je descendis Bayley Lane puis revins, sans avoir vu Verity. Elle avait dû emprunter une autre issue. Pas celle de la sacristie, car les équipes de secours l’utilisaient. Celle située à l’ouest.
Je courus jusque-là. Des gens s’étaient regroupés sous le porche : une mère et ses trois enfants, un vieillard emmitouflé dans une couverture, une fille en tenue de soubrette et une dame au nez crochu qui se dressait devant les portes. Je vis sur ses bras croisés un brassard du WAS.
— Vous n’avez-vous vu personne quitter les lieux ?
— Seuls les pompiers sont autorisés à passer, déclara-t-elle sèchement.
Et s’il me semblait avoir déjà entendu cette voix, je n’avais pas le temps d’approfondir la question.
— Des cheveux roux. Elle portait une longue… une chemise de nuit blanche.
— Une chemise de nuit ?
Un îlotier courtaud approcha.
— J’ai ordre de faire évacuer les lieux. Dégagez les accès.
La mère de famille prit le plus jeune de ses enfants sous, son bras et s’éloigna. Le vieillard la suivit en traînant le pas.
L’homme trapu s’adressa à la vieille fille.
— Venez, mademoiselle Sharpe.
— Je ne bougerai pas d’ici ! Je suis la présidente de la Guilde féminine des autels et du comité floral.
— M’en fiche. J’ai des instructions.
— Auriez-vous vu une rouquine ?
Le cerbère féminin se redressa.
— J’empêche les pillards d’entrer. Je suis ici depuis le début du raid et j’y resterai jusqu’à l’aube s’il le faut.
— Et moi, je ferai dégager la porte ouest comme j’ai fait dégager la porte sud, rétorqua l’îlotier.
— Je cherche une jeune femme. Cheveux roux. Chemise de nuit blanche.
— Adressez-vous à la police.
Il me désigna la rue que je venais de suivre.
Je repartis au trot, en estimant que la présidente du comité floral remporterait cette joute. Qui me rappelait-elle ? Mary Botoner ? Lady Schrapnell ? Une des clientes de chez Blackwell ?
L’îlotier n’avait pas été aussi efficace qu’il le prétendait. Nul ne s’était éloigné, au sud, et les deux jeunes gens servaient toujours de soutien au réverbère. Je longeai la cathédrale en direction de Bayley Lane quand je vis la « procession solennelle ».