C’était le terme que le sergent avait employé pour décrire l’arrivée au poste des volontaires qui apportaient les trésors récupérés dans l’édifice en flammes. Je m’étais imaginé un défilé plein d’apparat, avec à sa tête le prévôt Howard qui brandissait fièrement les couleurs du régiment du Warwickshire, suivi par des notables qui portaient d’un pas mesuré les chandeliers, le calice et la boîte à hostie, le crucifix fermant la marche…
Il me fallut par conséquent un certain temps pour déterminer à quoi j’assistais.
Ce n’était pas une parade triomphale mais la débandade d’une armée en déroute. Tous couraient, le chanoine avec des chasubles et un candélabre sous chaque bras, un adolescent serrant contre lui le calice et un extincteur, le prévôt qui tenait la hampe comme une lance et se prenait les pieds dans le drapeau.
Je les regardai passer, ce qui me permit d’éliminer une des possibilités avancées par Verity. Aucun n’avait sauvé la potiche de l’évêque.
Ils se ruèrent dans le poste de police et durent lâcher leurs trésors pêle-mêle, car ils ressortirent sitôt après pour repartir vers la sacristie.
Un homme en combinaison bleue les arrêta au bas des marches.
— Inutile. Il y a trop de fumée.
Le prévôt Howard l’écarta et entra.
— Je dois récupérer l’Évangile et les Épîtres.
— Où sont les pompiers ? voulut savoir l’adolescent.
Le chanoine leva les yeux au ciel.
— Les pompiers ? Ce que je me demande, c’est où est la RAF !
Le jeune homme regagna le poste de police et je le suivis à l’intérieur.
Les trésors sauvés des flammes s’alignaient sur le comptoir et les couleurs du régiment avaient été appuyées contre une paroi. Pendant que j’entendais :
— Alors, essayez encore ! Le toit du chœur est en feu.
Je les passai en revue. Les chandeliers, le crucifix en bois, et divers objets qui n’avaient pas figuré sur la liste : des missels écornés, des enveloppes contenant des contributions au denier du culte et un surplis. Tout n’avait donc pas été répertorié, mais la potiche de l’évêque manquait à l’appel.
Le jeune homme nous laissa. Le sergent décrocha le téléphone et je décidai de l’interroger avant qu’il n’eût les pompiers en ligne.
— Auriez-vous vu une jeune femme rousse ?
Il secoua la tête et couvrit le micro avec sa paume.
— Elle est certainement dans un abri.
Un abri. Bien sûr ! C’était le lieu le plus logique où se réfugier, pendant une alerte. Et Verity avait suffisamment de bon sens pour ne pas s’attarder sous une pluie de bombes.
— Suivez Little Park Street puis Bayley, et ensuite prenez à gauche.
Je le remerciai et ressortis. Les incendies se rapprochaient. Le ciel était orange fumeux et des flammes jaunes dansaient devant Trinity Church. Les faisceaux des projecteurs s’entrecroisaient dans une nuit de plus en plus claire et glaciale. Je soufflai sur mes mains, sans ralentir le pas.
Je ne trouvais pas l’abri. Au milieu d’un pâté de maisons quant à elles intactes je voyais un tas de gravats fumants et une épicerie en feu. Ailleurs, tout était silencieux et obscur.
J’appelai Verity, en redoutant d’entendre sa voix s’élever des décombres.
Je repartis à la recherche d’une pancarte signalant un refuge. Je la vis, au centre de la chaussée. Je regardai autour de moi pour essayer de déterminer d’où elle était tombée.
J’allai me pencher dans les cages d’escalier.
— Ohé ! Il y a quelqu’un ?
Je découvris enfin ce que je cherchais à l’extrémité de la rue, juste à côté de la cathédrale, dans un sous-sol qui ne protégeait de rien, pas même du froid.
C’était un réduit malpropre où s’entassaient deux douzaines de personnes. Certaines étaient en peignoir, assises sur le sol de terre battue et adossées aux sacs de sable doublant les murs. À chaque impact de bombe, une lampe tempête suspendue à une poutre se balançait à l’aplomb d’un petit garçon en pyjama qui jouait aux cartes avec sa mère.
Je scrutai la pénombre, sans voir Verity. Où diable était-elle passée ?
— Avez-vous vu une jeune femme rousse en chemise de nuit blanche ?
— Tu as un six ? demanda l’enfant.
Les cloches de la cathédrale se mirent à tinter, couvrant les crépitements de la DCA et les sifflements et détonations des bombes. Neuf heures.
Tous levèrent les yeux.
Il étira son cou vers le plafond.
— Tu as des reines ?
Sa mère s’intéressa à son jeu.
— Non, pioche. Tant qu’on entend les cloches, on sait que l’église est intacte.
Je franchis la porte et gravis les marches jusqu’à la rue. Elles sonneraient toute la nuit pour rassurer la population de Coventry pendant que les avions passeraient en grondant et que l’édifice serait réduit en cendres.
Le groupe avait traversé la chaussée pour mieux voir les flammes qui jaillissaient du toit. J’allai vers les jeunes gens toujours calés contre le réverbère.
— C’est fichu, disait le plus grand.
— Je cherche une amie…
— Nous aussi, fit le plus petit.
Et ils rirent.
— Rousse, en chemise de nuit.
Ce qui, naturellement, alimenta leur hilarité.
— Elle doit être dans un abri et je ne sais pas où ils sont.
— Il y en a un dans Little Park.
— J’en viens.
— Il y en a un autre du côté de Gosford Street, mais une explosion a barré le passage.
— Elle est peut-être avec les morts, fit son acolyte.
Puis il remarqua mon expression et précisa :
— Je parle de la crypte de la cathédrale.
La crypte. Bien sûr ! Plusieurs douzaines de personnes s’y étaient abritées jusqu’à vingt-trois heures, la nuit du raid, pendant que tout brûlait et s’effondrait au-dessus de leurs têtes.
Je traversai les rangs des badauds et gravis les marches de la porte sud.
— L’accès est interdit, me cria la femme au fichu.
— Équipe de secours, rétorquai-je en entrant.
La partie ouest était obscure, mais l’incendie de la sacristie et de la chapelle des Ceinturiers illuminait le chœur. De la fumée couleur bronze se déversait des claires-voies, et dans la chapelle des Chapeliers les flammes léchaient le tableau du Christ tenant la brebis égarée dans ses bras. Des pages de missels volaient dans la nef en larguant des cendres.
J’avais étudié les plans mis à notre disposition par Lady Schrapnell et savais que la crypte se situait sous la chapelle de saint Lawrence, dans le collatéral nord, à l’ouest de la chapelle des Drapiers.
Je remontais la nef en esquivant les feuilles embrasées et en essayant de me rappeler où se trouvaient les marches, quand j’entrevis une silhouette qui se dirigeait vers le déambulatoire.
Je me mis à courir.
— Verity !
La forme blanche passa entre les stalles.
Des bombes incendiaires claquèrent sur le toit et je levai les yeux. Lorsque je regardai de nouveau le chœur, il n’y avait plus personne. Une page de missel emportée par des courants ascendants effectuait des acrobaties aériennes au-dessus de la chapelle des Drapiers.
— Ned !
Je me tournai. La voix de Verity s’était élevée derrière moi, à peine audible. Je pouvais en déduire qu’elle était loin de là, mais n’était-ce pas un phénomène acoustique dû à l’air surchauffé ? Je suivis le déambulatoire. Il était désert. Prise dans les tourbillons d’air chaud provenant de la chapelle des Drapiers, la feuille fit des loopings puis s’abattit sur l’autel.
— Ned !
Verity était à l’extérieur de l’édifice. Au sud.