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Il me regarda. Tel ce Cyril, il semblait attendre quelque chose.

Et, bien que ce fût encore pire qu’au cours des kermesses et que je n’eus compris qu’un mot sur trois, sans saisir une seule des allusions littéraires, je sus quel était le fond de sa pensée. Il n’avait plus de quoi louer son canot.

J’en déduisis qu’il n’était pas mon contact mais un étudiant désargenté. Un de ces « bons à rien » qui rôdaient dans les gares, entamaient la conversation avec les voyageurs et essayaient de leur soutirer quelques pièces… ou de leur subtiliser leurs bagages.

— Cyril ne peut donc pas vous aider ?

— Seigneur, non ! Je ne vois pas où il trouverait un shilling. Et comme vous avez l’intention de descendre ou remonter la Tamise au même titre que nous, j’ai pensé que nous pourrions mettre nos fonds en commun, tels Speke et Burton… Si ce n’est que les sources de la Tamise ont déjà été découvertes, que nous irons vers l’aval et qu’il n’y aura ni sauvages ni mouches tsé-tsé. Que diriez-vous de partir avec nous ?

— Trois hommes dans un bateau, murmurai-je en regrettant qu’il ne fût pas mon contact.

Car c’est mon livre préféré, surtout le chapitre où Harris se perd dans le labyrinthe de Hampton Court.

— Nous comptions descendre le fleuve jusqu’à Muchings End. Mais nous nous arrêterons où vous voudrez. Il y a des ruines fort intéressantes, à Abingdon. Cyril adore fureter dans les décombres. Il y a aussi l’abbaye de Bisham où Anne de Clèves a attendu son divorce. Ou, si vous préférez, nous nous abandonnerons au courant qui s’écoule avec des bruissements langoureux.

J’avais cessé de lui prêter attention. Muchings End était le nom dont j’avais désespérément essayé de me souvenir. « Contactez quelqu’un » avait dit M. Dunworthy, et c’était cet individu. Ses références à la Tamise et aux prescriptions de mon médecin, son attribut pileux oblique et son blazer identiques aux miens ne pouvaient relever de simples coïncidences.

Je me demandais seulement pourquoi il ne s’exprimait pas sans détours. Nous étions seuls, sur ce quai. Je regardai par la fenêtre du bâtiment afin de m’assurer que le chef de gare ne nous épiait pas, mais les lieux étaient déserts. Peut-être craignait-il que je ne sois pas son homme.

— Je… commençai-je quand la porte s’ouvrit.

Un quadragénaire aux moustaches en guidon de vélo apparut, modifia l’inclinaison de son chapeau melon, marmonna des paroles inintelligibles et se dirigea d’un pas décidé vers le panneau d’affichage.

— Je serai ravi de vous accompagner jusqu’à Muchings End, répondis-je en accentuant les deux derniers mots. Une promenade sur le fleuve me reposera de l’agitation qui règne à Coventry.

Je fouillai la poche de mon pantalon, en essayant de me rappeler où Finch avait mis mon portefeuille.

— De combien avez-vous besoin ?

— Six et trois, pour une semaine. Je l’ai déjà retenu avec de la mitraille.

Il se trouvait dans mon blazer.

— J’ignore si j’aurai assez…

Je vidai son contenu dans ma paume.

— Il y a de quoi acheter le canot ! Ou le Koh-i-noor. Ce sont vos affaires ?

Il avait désigné ma pile de bagages.

— Oui.

Je tendis la main vers le sac américain, mais il s’en était déjà emparé ainsi que d’une des boîtes, de la sacoche et de la bourriche. Je pris le sac en toile, le panier d’osier et le reste puis le suivis.

— J’ai demandé au cocher de m’attendre, fit-il en descendant les marches.

Mais il n’y avait devant la gare qu’un corniaud pelé qui se grattait l’oreille. Il ne nous prêta pas attention et je jubilai en pensant que j’étais à des années des chiens méchants et des pilotes de la Luftwaffe, à une époque où tout était moins frénétique et bien plus convenable.

— Quel pignouf ! Je lui avais pourtant dit que je reviendrais. Nous devrons aller prendre un cab à Cornmarket.

Le chien changea de position afin de lécher ses parties intimes. Entendu. Pas aussi convenable qu’on le prétendait.

Et bien plus frénétique.

— Venez ! Nous n’avons pas une seconde à perdre.

Il s’engagea dans Hythe Bridge Street, au pas de course.

Je le suivis aussi rapidement que le permettaient mon handicap de bagages et les profondes ornières de la route de terre battue.

— Hâtez-vous, il va être midi !

Il m’attendait au sommet.

— J’arrive, répondis-je après avoir remonté le panier qui glissait.

Je le rejoignis, tant bien que mal, et restai bouche bée telle la nouvelle recrue lorsqu’elle avait vu le chat. J’étais dans Cornmarket, à l’intersection de St. Aldate’s et de High Street, sous la tour médiévale.

Je m’étais tenu là des centaines de fois, pour attendre une accalmie de la circulation. Mais c’était dans l’Oxford du XXIe siècle, avec ses boutiques pour touristes et ses stations de métro.

Alors que je me retrouvais dans l’Oxford « aux tours embrasées par le soleil » de Newman, Lewis Carroll et Tom Brown. High Street descendait en s’incurvant vers Queen’s et Magdalen, la vieille bibliothèque Bodléienne avec ses hautes fenêtres et ses livres enchaînés, la Radcliffe Camera et le Sheldonian Theatre. Et là-bas, à l’angle de Broad, je découvrais Balliol dans toute sa splendeur. Le Balliol de Mathew Arnold et de Gerd Manley, de Hopkins et d’Asquith. Derrière ces grilles se trouvait le grand Jowett, avec sa toison blanche broussailleuse et sa voix autoritaire, disant à un étudiant : « Jamais d’explications. Jamais d’excuses. »

L’horloge de la tour de Cornmarket sonna la demie de onze heures, et toutes les cloches d’Oxford tintèrent. Celles de St. Mary the Virgin et Great Tom de Christ Church, ainsi que le carillon au timbre cristallin de Magdalen, loin vers le bas de High Street.

Oxford ! J’étais là, dans la « cité des causes perdues » où résonnaient « les derniers échos du Moyen Âge ».

— Cette douce cité aux clochers qui rêvent, dis-je.

Juste avant que Terence ne saisisse mon bras pour m’écarter du passage d’une voiture sans chevaux.

— Sautez !

Puis il regarda l’automédon s’éloigner, avec envie.

— Ces monstres sont une véritable menace. Nous ne trouverons jamais un fiacre, aujourd’hui. Mieux vaut y aller à pied.

Et il plongea dans une cohue de femmes harassées en murmurant « Excusez-moi » et en effleurant son chapeau avec la bourriche.

Je le suivis dans Cornmarket, au sein de la foule grouillante, devant des boutiques et des épiceries. Je vis mon reflet dans la vitrine d’une modiste et m’arrêtai net. Une ménagère charriant un panier plein de choux faillit entrer en collision avec moi puis me contourna en marmottant, mais je la remarquai à peine.

Il n’y avait pas eu de miroir, dans le labo, et je n’avais guère prêté attention aux effets que me mettait Warder. Or j’avais tout d’un gentleman de l’époque victorienne parti faire une promenade sur la Tamise avec mon col empesé, mon blazer pimpant et mon pantalon de flanelle blanc. Et, par-dessus tout, mon canotier. Il existe des choses qu’on est fait pour porter, et ce couvre-chef entrait dans cette catégorie. En paille claire, avec un ruban bleu, il me donnait une allure désinvolte, impétueuse. Ce qui, associé à ma moustache, me rendait irrésistible. Je ne m’étonnais plus que la tante ait été si impatiente d’éloigner Maud.