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Un examen plus attentif révélait que mon attribut pileux était de travers et que mes yeux avaient le reflet vitreux propre aux individus déphasés, mais cela s’estomperait rapidement et l’ensemble était vraiment une réussite…

Terence me prit par le bras.

— Ne restez pas planté là comme un mouton. Venez !

Il me fit traverser Carfax et descendre St. Aldate’s en continuant de débiter un flot de paroles.

— Prenez garde aux rails du tramway. Ils m’ont fait trébucher, la semaine dernière. C’est encore pire pour les voitures. Leurs roues s’y encastrent et elles font la culbute. Comme moi. Il n’y avait heureusement qu’une charrette tirée par une mule aussi vieille que Mathusalem, sinon je serais allé retrouver mon Créateur. Croyez-vous en la chance ?

Il s’engagea dans St. Aldate’s. Je voyais The Bulldog et son enseigne peinte, les murs dorés de Christ Church et la Tom Tower, le jardin clos du doyenné d’où s’élevaient des rires d’enfants. Alice Liddell et ses sœurs ? Mon cœur cessa de battre. J’essayai de me rappeler quand Charles Dodgson avait écrit Alice au pays des merveilles. C’était chose faite. De l’autre côté de la rue, il y avait la boutique tenue par la brebis.

Terence trottinait sur le chemin de Christ Church Meadow en soliloquant toujours.

— Avant-hier, j’aurais affiché un profond scepticisme. Mais j’y crois désormais fermement. Il s’est passé tant de choses. Le professeur Peddick qui se trompe de train, et vous qui étiez là. Où je veux en venir, c’est que vous auriez pu vous trouver ailleurs, ou ne pas avoir de quoi louer le canot. Et qu’aurions-nous fait, Cyril et moi ? Le destin tire les ficelles et les hommes, comme les enfants, suivent leurs mouvements.

Un fiacre s’arrêta près de nous.

— On est en vacances, les jumeaux ?

Terence secoua la tête.

— Le temps de charger nos bagages, nous serons arrivés à destination.

C’était exact. Je voyais Folly Bridge, une taverne, le fleuve et la berge où une multitude d’embarcations étaient amarrées.

— Destin, montre ta force. Ce qui est écrit doit être, et qu’il en soit ainsi, cita encore Terence en traversant le pont.

Il descendit des marches, vers un homme debout près des flots.

— Jabez ! Vous n’avez pas loué notre canot, au moins ?

Ce Jabez sortait tout droit d’Oliver Twist, avec sa barbe broussailleuse et ses façons bourrues. Il avait calé sous des bretelles crasseuses les pouces de ses mains qui étaient encore plus sales que le reste de sa personne.

À ses pieds était allongé un énorme bouledogue brun et blanc dont le mufle aplati reposait sur ses pattes. En dépit de la distance, je discernais nettement ses épaules puissantes et sa mâchoire belliqueuse. Le Bill Sikes d’Oliver Twist avait bien eu un tel chien, non ?

Mais je ne voyais nulle part un jeune homme qui aurait pu être l’ami de Terence, et je suspectai aussitôt Jabez et son acolyte canin de l’avoir assassiné et de s’être débarrassés du cadavre dans la Tamise.

Terence descendit rapidement en direction du canot. Je le suivis, en espérant que ce chien nous ignorerait comme l’avait fait celui de la gare. Mais il se leva sitôt qu’il nous vit, tous ses sens en alerte.

— Nous voici, cria Terence.

Et le monstre nous chargea.

Je lâchai la sacoche et la boîte, serrai le panier contre ma poitrine tel un bouclier et cherchai un bâton du regard.

Tout en fondant sur moi, l’abomination ouvrit sa gueule sur des rangées de crocs de trois centimètres. Les bouledogues n’étaient-ils pas des bêtes de combat, au XIXe siècle ? Si, ils sautaient à la jugulaire d’un taureau et y restaient accrochés. C’était ainsi qu’ils s’étaient aplati le nez pendant que leurs bajoues se mettaient à tomber. On les avait croisés pour réduire la longueur de leur mufle afin qu’ils puissent respirer sans devoir desserrer les dents.

— Cyril ! appela Terence.

Mais nul sauveteur providentiel n’intervint et le chien passa près de lui pour venir vers moi.

Je lâchai le panier qui roula vers le fleuve. Terence plongea pour le rattraper. Le monstre sanguinaire s’arrêta, hésita, reprit sa charge.

Je n’avais jamais compris pourquoi un lapin restait bêtement sur place quand un serpent approchait pour le gober. Je découvrais que ces petits mammifères devaient être fascinés par le mode de déplacement de ces reptiles.

Ce que je voyais était étrange. S’il était indubitable que le bouledogue avait décidé de me sauter à la gorge, il penchait à tel point sur sa gauche que j’espérai un instant qu’il me raterait. Et lorsque je pris conscience de mon erreur, il était trop tard pour fuir.

Il bondit et je chus en levant les mains vers mon cou et en regrettant de ne pas avoir compati aux malheurs de Carruthers.

Il avait posé ses pattes antérieures sur mes épaules et sa gueule béante n’était plus qu’à quelques centimètres de mon visage, quand Terence cria :

— Cyril !

Mais je n’osai tourner la tête pour voir s’il avait trouvé son ami ou une arme.

— Gentil, le chien, dis-je sur un ton manquant de conviction.

— Votre panier a failli tomber à l’eau. C’est le meilleur rattrapage que j’ai réalisé depuis ce match contre Harrow, en 84.

Terence posa l’objet sur le sol, près de moi.

— Pourriez-vous…

J’écartai prudemment une main de mon cou afin de désigner mon assaillant.

— Oh, bien sûr ! Où avais-je la tête ? Je n’ai pas procédé aux présentations.

Il s’accroupit à côté de nous.

— Voici M. Henry, dit-il au bouledogue. Commanditaire et nouveau membre de notre joyeuse équipe.

Le chien me gratifia d’un large sourire baveux.

— Ned, ajouta Terence. Je vous présente Cyril.

Chapitre cinq

George proposa : « remontons la tamise ! » nous aurions du bon air, de l’exercice et du repos, affirma-t-il. Le changement constant du paysage occuperait nos esprits (Harris excepté : le malheureux a peu à occuper de ce côté-là). Ramer nous donnerait bon appétit et nous ferait bien dormir.

Trois hommes dans un bateau
Jerome K. Jerome
Ténacité et férocité des bouledogues – Un pedigree impressionnant – D’autres bagages – Terence range les bagages – Jabez range les bagages – Équitation et canotage – Christ Church Meadow – Différences entre poésie et réalité – Coup de foudre – Le Taj Mahal – Destinée – Un plongeon – Darwin sauvé des eaux – Une espèce disparue – Forces naturelles – La bataille de Blenheim – Une sublime vision

— Comment allez-vous, Cyril ? demandai-je, sans essayer pour autant de me lever.

Car j’avais lu quelque part que le moindre mouvement incitait ces molosses à attaquer. À moins que ce fût les ours ? Je regrettais que Finch eût jugé utile de parfaire mes connaissances sur les majordomes et non sur les bouledogues. De nos jours, ils sont comparables à de gros Chamallow. La mascotte d’Oriel passe son temps couchée devant la loge du concierge, en espérant qu’un passant lui accordera une caresse.

Mais j’étais confronté à un de ses ancêtres, une bête obtenue par croisements pour se battre contre des taureaux. Je me réfère à un sport charmant où ces chiens dont on avait développé la ténacité et la férocité bondissaient vers les artères vitales d’un bovidé enchaîné qui, irrité par un tel comportement, tentait de les éviscérer en les empalant sur ses cornes. Quand avait-on interdit de tels affrontements ? Avant 1888, très certainement. Mais toute cette ténacité et cette férocité n’avaient pu disparaître en seulement quelques années, non ?