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— Non.

— Je n’y croyais pas moi non plus, jusqu’à hier. Pas plus qu’à la Destinée, d’ailleurs. Le professeur Overforce affirme que tout est accidentel, fortuit, mais en ce cas que faisait-elle sur la berge, juste à cet endroit ? Et pourquoi Cyril et moi avions-nous décidé d’aller faire du canot au lieu de lire Appius Claudius ? Nous venions de traduire Negotium populo romano melius quam otium committi, « Les Romains accordaient plus d’importance au travail qu’aux loisirs », quand je me suis dit : « Voilà la raison de la chute de l’Empire romain et il serait regrettable qu’il arrive la même chose à celui britannique. » Fort de ce raisonnement, Cyril et moi sommes allés louer une embarcation pour partir vers Godstow. Nous traversions ce bosquet lorsque j’ai entendu une voix angélique appeler : « Princesse Arjumand ! Princesse Arjumand ! » et que j’ai regardé la berge. Et je l’ai aperçue, la femme la plus belle qu’il m’avait été donné de voir.

— La Princesse Arjumand ?

— Non, non, une jeune fille tout de rose vêtue, avec des boucles blondes et un visage magnifique. Des joues assorties à sa tenue et une bouche évoquant une fleur en bouton ! Où je veux en venir, c’est que même un individu qui fait du cheval en fredonnant des « Traderidera » ne peut se contenter de déclarer qu’elle « a un ravissant minois » quand le miroir s’est craquelé. Je suis resté assis, les mains crispées sur les avirons, n’osant ni bouger ni dire un seul mot de peur que cette sublime apparition ne s’évapore en entendant le son de ma voix. Et c’est alors qu’elle a levé les yeux, m’a vu et s’est adressée à moi. « Oh, monsieur, n’auriez-vous pas vu ma chatte ? » Et tout s’est passé exactement comme dans « La Dame de Shalott », mais sans malédiction ni glace qui volait en morceaux. C’est tout le problème, avec la poésie. L’auteur a tendance à exagérer. Il ne me serait pas venu à l’esprit de m’allonger au fond du canot pour y rendre mon dernier soupir. Non, j’ai ramé vigoureusement jusqu’à la berge, sauté sur la terre ferme et demandé de quel genre de chatte il s’agissait, où elle l’avait aperçue pour la dernière fois, etc. Elle m’a dit qu’elle était noire avec une face et des pattes blanches, qu’elle avait disparu deux jours plus tôt et qu’elle redoutait qu’il ne lui soit arrivé malheur. « N’ayez crainte, lui ai-je répondu. Les chats ont neuf vies. » Nous avons alors été interrompus par son chaperon – sa cousine, apprendrais-je par la suite – qui lui a rappelé qu’elle ne devait pas parler à des inconnus. Elle a rétorqué : « Oh, ce jeune homme m’a aimablement proposé de m’aider ! » et sa parente m’a déclaré : « C’est très gentil à vous, monsieur… » J’ai précisé que je m’appelais St. Trewes et elle a procédé aux présentations. Après avoir dit : « Comment allez-vous, monsieur St. Trewes ? Je suis mademoiselle Brown, et voici mademoiselle Mering », elle s’est tournée vers l’élue de mon cœur pour ajouter : « Tossie, il faut rentrer si nous ne voulons pas être en retard pour le thé. » Tossie ! Existe-t-il un prénom plus ravissant ? Nom à la douceur éternelle, à jamais chéri dans mon cœur ! Ta musique berce mes oreilles, c’est la mélodie du bonheur ! Tossie !

Tossie ?

— Alors, qui est la Princesse Arjumand ?

— Sa chatte. Elle l’a baptisée comme la maharani qui a donné son nom au Taj Mahal, qui devrait logiquement s’appeler le Taj Arjumand. Son père était aux Indes… La révolte des Cipayes, les Radjahs et tout le toutim.

— Le père de la princesse Arjumand ?

— Non, le père de Mlle Mering. Il était colonel des troupes coloniales, et à présent il collectionne les poissons.

Je m’abstins de lui demander en quoi consistait cette activité ludique.

— Quoi qu’il en soit, la cousine a insisté pour repartir et Tossie – Mlle Mering – a dit : « Oh, j’espère que nous nous reverrons, monsieur St. Trewes. Demain, à deux heures de l’après-midi, nous visiterons l’église romane d’Iffley. »

Son chaperon a lancé un « Tossie ! » sur un ton de vif reproche, et Mlle Mering a précisé qu’elle me communiquait cette information au cas où je retrouverais sa chatte. J’ai promis d’effectuer des recherches avec diligence et ai tenu parole. J’ai remonté et descendu la berge en compagnie de Cyril, pour appeler « Minet, minet », jusqu’à point d’heure.

— En compagnie de Cyril ?

Je me demandais si un bouledogue était l’assistant idéal pour mener à bien une mission de ce genre.

— Il a presque autant de flair qu’un limier. Telles étaient nos activités quand nous avons rencontré le professeur Peddick qui nous a envoyés chercher les deux reliques.

— Mais vous n’avez pas trouvé le chat ?

— C’était prévisible, si loin de Muchings End.

— Muchings End ?

— Elle vit là-bas. Près de Henley. Elle est venue à Oxford avec sa mère pour consulter un médium…

— Un médium ?

— Oui, vous savez, ces charlatans qui font tourner les tables, se couvrent de voiles vaporeux et se saupoudrent le visage de farine pour vous annoncer que votre oncle est extrêmement satisfait de son séjour dans l’Au-Delà et qu’il a rangé son testament dans le tiroir du haut du buffet. Je n’ai jamais cru ces sornettes, mais il est vrai que je ne croyais pas non plus à la Destinée. Alors que tout ceci porte son sceau. Mon problème, c’est que je n’avais pas assez d’argent pour louer un canot et aller retrouver Mlle Mering à Iffley. C’est là que le Destin intervient de nouveau. Ce que je veux dire, c’est que toutes ces rencontres n’auraient rimé à rien si vous n’aviez pas eu l’intention de faire du canotage, ni de quoi régler son dû à Jabez. Nous ne serions pas en route pour Iffley, et je ne l’aurais jamais revue. Mais je m’égare. Pour en revenir aux médiums, on les dit aussi forts pour retrouver les chats que les testaments et les Mering sont venues en consulter un à Oxford. Toutefois, les esprits ignoraient où était la Princesse Arjumand et Tossie pensait qu’elle avait pu la suivre de Muchings End, ce qui me laisse sceptique. Il est bien connu qu’un chien parcourt des miles pour aller retrouver son maître, mais les chats…

Une seule chose était claire, dans ce récit pour le moins embrouillé : Terence n’était pas mon contact. Il ne pourrait me dire ce que j’étais censé faire à Muchings End, si c’était bien à Muchings End que je devais me rendre. J’étais donc parti avec un inconnu – et son chien – pendant que l’envoyé de M. Dunworthy poireautait sur le quai de la gare, au milieu de la voie ferrée ou dans un hangar à bateaux. Il me fallait regagner mon point de départ au plus tôt.

Je regardai Oxford. Le soleil illuminait ses tours déjà lointaines. Sauter à l’eau et rentrer à la nage m’était impossible, car j’aurais dû pour cela laisser mes bagages. Après avoir abandonné mon contact, je ne pouvais de surcroît abandonner le reste.

— Terence, je crains de…

— Fatras de balivernes ! entendis-je crier.

Une vague faillit franchir le plat-bord et le panier d’osier posé sur le sac américain manqua tomber dans la Tamise. Je le retins de justesse.

— Que se passe-t-il ?

Terence grimaça.

— Oh, c’est probablement Darwin !

Je me croyais guéri, alors que mes troubles auditifs démontraient que j’étais toujours déphasé.

— Je vous demande pardon ?

— Darwin. Depuis que le professeur Overforce lui a appris à grimper aux arbres, il prend un malin plaisir à sauter dans les canots. Éloignez-nous de la berge, Ned.

Il tendit le doigt afin de souligner ses propos.

J’obtempérai, tout en essayant de discerner quelque chose sous les saules.