— Si vous êtes certain de ne pas prendre froid, je dois être à Iffley à deux heures.
— En ce cas, hâtons-nous ! Tant que nous le pouvons encore ! Vestigio nulla retrorsum.
Et Terence reprit les avirons et souqua avec détermination.
Les saules se rabougrirent en buissons puis en herbe, et au-delà d’un méandre du fleuve je pus voir un clocher. Iffley.
Je pris ma propre montre et comptai les chiffres romains. Il était II moins cinq. Terence arriverait à temps à son rendez-vous et il ne me restait qu’à espérer que j’en ferais autant.
Peddick se leva brusquement.
— Arrêtez !
Terence lâcha les rames.
— Non !
Je tendis la main et agrippai la couverture qui tombait autour des pieds de notre passager. L’embarcation se balança dangereusement et nous prîmes un peu d’eau. Cyril cilla et se leva avec lourdeur.
— Assis, intimai-je.
Seul le professeur obtempéra, en tendant le doigt vers le rivage.
— Nous devons gagner immédiatement la berge. Regardez !
Ce que nous fîmes, tous, même Cyril. Nous vîmes une prairie pointillée de panais et de boutons d’or.
— C’est le champ de bataille de Blenheim. Voilà le village de Sondeheim et au-delà le ruisseau de Nebel. Ce qui démontre mon point de vue. Les forces aveugles de la nature ! Foutaises ! C’est le duc de Marlborough qui a remporté une victoire magistrale ! Avez-vous un cahier ? Et une ligne ?
— Ne vaudrait-il pas mieux reporter tout cela à plus tard ? À notre retour d’Iffley ?
Le professeur Peddick renfilait ses chaussures.
— Il a attaqué Tallard en tout début d’après-midi. Quel genre d’appâts avez-vous apportés ?
— Nous n’avons pas le temps. J’ai un rendez-vous…
— Omnia aliéna sunt, tempus tantum nostrum est. Seul le temps nous appartient.
Je me penchai pour murmurer à Terence :
— Déposez-nous ici et allez à Iffley.
Il hocha la tête et entreprit de nous rapprocher de la berge.
— Mais j’ai besoin de vous pour tenir la barre. Professeur, je vais vous laisser ici pour vous permettre d’étudier la bataille. Nous vous reprendrons au retour.
Il chercha un lieu où le débarquer.
Trouver le matériel de pêche et un point du talus où la pente était suffisamment douce pour que Peddick pût la gravir fut plus long que prévu. Terence fouilla dans le sac américain en jetant des coups d’œil frénétiques à sa montre de gousset, pendant que j’explorais la malle en fer-blanc à la recherche des lignes et des esches.
— Là ! fit Terence.
Il fourra des mouches dans la poche de son tuteur, saisit un aviron et nous poussa contre la berge.
— Terre ! Vous voici rendu, professeur.
Peddick regarda de tous côtés, ramassa sa toque et la leva vers sa tête.
— Un instant, intervins-je. N’auriez-vous pas un bol ou un autre récipient, Terence ? Pour le goujon.
Nous fouillâmes encore, Terence dans un carton à chapeau et moi dans ma sacoche. Je n’y trouvai que des cols empesés, deux paires de chaussures noires trop petites de deux pointures et une brosse à dents.
Si Cyril avait si souvent reniflé le panier, c’était parce qu’il devait contenir de la nourriture et, très certainement, une casserole. Je plongeai dans le fouillis de poupe puis sous le siège. Il était là, posé en proue. Je tendis la main.
— Une bouilloire ! s’exclama Terence qui me la remit.
J’y versai le poisson et l’eau avant de rendre la toque à son propriétaire.
— Ne la mettez pas tout de suite, lui conseillai-je. Attendez que l’humidité se soit évaporée.
— Que voilà un élève prévenant ! Beneficiorum gratia sempiterna est.
— Tout le monde débarque. Nous serons de retour dans une heure. Deux au maximum.
Je n’avais pas posé la bouilloire que Terence le tirait hors du canot.
— Je serai là, promit le professeur du sommet du talus. Fidelis as urnum.
— Ne risque-t-il pas de retomber dans la Tamise ? m’enquis-je.
— Non, affirma Terence sur un ton qui manquait toutefois de conviction.
Puis il mania les avirons comme si nous participions à des régates.
Nous nous éloignâmes de Peddick qui s’était courbé pour étudier le sol à travers son pince-nez. La boîte d’appâts tomba de sa poche et roula à mi-pente. Il s’inclina plus encore pour la ramasser.
— Nous devrions peut-être…
D’un coup de rames vigoureux, Terence nous fit franchir une courbe et nous vîmes une église ainsi que l’arche d’un pont de pierre.
— Elle a dit qu’elle m’attendrait là. Pouvez-vous la voir ? Je plaçai ma main en visière au-dessus de mes yeux et scrutai le tablier. J’y vis une silhouette en robe blanche et ombrelle assortie.
— Est-elle là ?
Elle portait un chapeau blanc décoré de fleurs bleues sur des cheveux auburn lustrés par le soleil.
— Suis-je en retard ?
— Non, lui répondis-je. Mais moi oui, pensai-je.
Car c’était la plus belle femme qu’il m’avait été donné de voir.
Chapitre six
Non semper ea sunt quae videntur.
(Les apparences sont souvent trompeuses.)
Je sais, j’avais dit que la naïade était la plus belle femme qu’il m’avait été donné de voir, mais si elle semblait sortir d’une mare préraphaélite elle était originaire du XXe siècle.
Alors que cette jeune fille symbolisait le XIXe. C’était une fleur à tel point délicate qu’elle n’aurait pu s’épanouir que dans la serre de l’époque victorienne : une rose virginale, l’ange du foyer. Son espèce disparaîtrait dans quelques années, chassée par des hordes de pétroleuses en culotte bouffante à bicyclette et des suffragettes.
Une mélancolie incommensurable m’envahit à la pensée qu’elle m’était inaccessible. Dressée là avec son ombrelle blanche et ses yeux brun-vert limpides, elle incarnait la jeunesse et la beauté alors que je la savais depuis longtemps mariée à Terence, morte et enterrée dans un cimetière semblable à celui que j’apercevais au sommet de la colline.
— À bâbord, dit Terence. Non, bâbord !
Il rama rapidement vers le pilier du pont où se trouvaient plusieurs piquets, certainement prévus pour l’amarrage des embarcations.
Je saisis la corde et sautai dans la vase.
Terence et Cyril gravissaient le talus, quand j’achevai un nœud qui laissait à désirer et regrettai que Finch n’eût pas jugé utile d’inclure dans ma formation un cours subliminal traitant des demi-clefs.
J’étais à la fin du XIXe siècle, me rappelai-je, une époque bénie où les gens pouvaient s’accorder leur confiance et où il suffisait de faire preuve de constance pour séduire l’élue de son cœur… Une élue que Terence devait déjà embrasser.
Je m’étais trompé sur ce point. Il se dressait sur la berge et regardait de toutes parts. Ce fut en fixant la sublime vision qu’il déclara :
— Je ne la vois pas. Il n’y a que son chaperon et ce landau.