— Vous ont-ils dit qu’ils me l’avaient confié ?
Elle secoua la tête.
— M. Dunworthy m’a simplement ordonné de me tenir tranquille. J’ai immédiatement su qui vous étiez parce que je vous avais vu dans son bureau.
— J’étais passé lui exposer mon problème. Je souffrais de déphasage et l’infirmière venait de me prescrire deux semaines de repos. Il m’a envoyé ici afin que j’en bénéficie.
— À l’époque victorienne ?
Elle semblait trouver cela amusant.
— Là-bas, il y avait Lady Schrapnell…
Ce qu’elle parut juger encore plus drôle.
— Il vous a expédié ici pour lui échapper ?
— Oui, fis-je, brusquement inquiet. Pourquoi ? Elle est là ?
— Pas tout à fait. Si vous n’avez pas le chat, savez-vous qui doit me l’apporter ?
— Non, avouai-je.
Et j’essayai de me remémorer ce qui s’était passé dans le labo.
« Contactez untel », avait dit M. Dunworthy. Andrews. Je m’en souvenais, à présent. M. Dunworthy avait dit : « Contactez Andrews. »
— Ils m’ont demandé de contacter Andrews.
— Ont-ils précisé s’ils avaient réussi à renvoyer le chat à cette époque ?
— Non, mais je dormais à moitié à cause du déphasage.
— Quand avez-vous entendu parler de cet Andrews ?
— Pendant que j’attendais mon départ.
— Quand êtes-vous parti ?
— Ce matin, à dix heures.
— Alors, ça explique tout ! À mon arrivée, je me suis inquiétée en constatant que la Princesse Arjumand n’était pas là. Je craignais que le transmetteur ait refusé de fonctionner, ou que Baine l’ait trouvée le premier et jetée de nouveau dans les flots. J’ai même paniqué, quand Mme Mering a insisté pour venir consulter Mme Iritosky au sujet de sa disparition et que votre ami est apparu. Mais ils ont dû la réexpédier après notre départ pour Oxford, et comme nous étions absents nul n’a pu assister à sa matérialisation. Baine n’aura pas la possibilité de la noyer, puisqu’il est avec nous, et vous ne seriez pas ici si ça avait mal tourné. M. Dunworthy a dit qu’il suspendrait tous les transferts vers le XIXe tant que le chat n’y serait pas revenu. On peut en déduire que la Princesse Arjumand nous attend à Muchings End et que nous n’avons aucune raison de nous inquiéter.
— Un instant. Vous devriez tout reprendre au début. Asseyons-nous.
Je désignai un banc où une plaque intimait : « Pas de graffitis » à côté d’un cœur transpercé par une flèche et des mots « Violet et Harold, 59 ». Elle s’assit et ordonna ses jupes blanches avec grâce.
— D’accord. Vous avez donc emporté un chat par le transmetteur…
— Oui. J’étais près de la gloriette. Le point de rendez-vous est juste au-delà, dans un petit bosquet. Je revenais de faire mon rapport à M. Dunworthy quand j’ai vu Baine, c’est le majordome, avec la Princesse Arjumand…
— Un instant. Pourquoi vous a-t-on envoyée ici ?
— Pour lire le journal de Tossie. Lady Schrapnell estime qu’il peut contenir des indices sur le lieu où se trouve la potiche de l’évêque.
J’aurais dû me douter qu’il était impossible de lui échapper aussi facilement.
— Quel est le lien entre Tossie et ce vase ?
Une pensée me glaça.
— Ne me dites pas qu’elle est l’arrière-arrière-grand-mère de Lady Schrapnell !
— Arrière-arrière-arrière-grand-mère… C’est au cours de l’été 1888 qu’elle est allée à Coventry et a vu la potiche de l’évêque…
— Ce qui a bouleversé sa vie.
— En effet. Elle s’est ensuite constamment référée à cet événement dans les journaux intimes qu’elle a tenus jusqu’à la fin de ses jours, ou presque. Ces écrits qui ont à leur tour bouleversé la vie de Lady Schrapnell…
— Et les nôtres. Mais si elle les a lus, pourquoi veut-elle que vous les lisiez à votre tour ?
— Le cahier dans lequel Tossie a narré cette expérience traumatisante – celui de l’été 1888 – a fait un séjour dans l’eau qui l’a rendu presque illisible. Lady Schrapnell a engagé une graphologue mais les résultats ont été décevants.
— Elle s’est référée à cet événement dans ses autres journaux.
— Sans préciser comment cette potiche a bouleversé sa vie à jamais, ni à quelle date. Lady Schrapnell estime qu’il doit en outre contenir des détails importants. Le problème, c’est que ce journal est mieux protégé que les joyaux de la Couronne et que je n’ai pas encore pu lui jeter un coup d’œil.
— J’avoue ne pas comprendre comment ce qui a été écrit en 1888 pourrait permettre de retrouver une chose qui disparaîtra 1940.
— Le nom du donateur y est peut-être précisé. Le registre de la cathédrale de Coventry a brûlé avec le reste. Ses descendants ont pu récupérer cet objet pour le mettre à l’abri au début de la guerre.
— Ils devaient être bien trop contents de s’en être débarrassés.
— Je le pense aussi, mais vous connaissez Lady Schrapnell. Il faut retourner chaque pierre, etc. Je ne quitte pas Tossie d’une semelle depuis deux semaines, en espérant qu’elle oubliera de ranger son journal ou ira à Coventry, ce qui se passera sous peu. Nous savons qu’elle s’y est rendue en juin mais, pour l’instant, toujours rien.
— Vous avez donc enlevé son chat et réclamé ce cahier en rançon ?
— Qu’allez-vous imaginer ? Je revenais de faire mon rapport à M. Dunworthy quand j’ai vu Baine, c’est le majordome…
— Un lecteur assidu.
— Un fou sanguinaire, oui ! Il emportait la Princesse Arjumand et est arrivé au bord de la Tamise par cette journée de juin radieuse où les roses étaient absolument magnifiques.
— Quoi ?
— Sans parler des cytises ! Mme Mering en a une tonnelle de toute beauté !
— Je vous demande pardon, mademoiselle Brown.
C’était Baine, qui venait de se matérialiser près de nous.
— Oui, qu’y a-t-il ?
— C’est au sujet du chat de Mlle Mering, mademoiselle. M. St. Trewes l’a-t-il retrouvé ?
— Non, fit-elle d’une voix si glaciale que la température dut chuter de plusieurs degrés. Il n’a pas vu la Princesse Arjumand.
— Je m’inquiète pour elle, voyez-vous. Voulez-vous que je vous reconduise ?
— Pas pour l’instant. Merci, Baine.
— Mme Mering vous attend pour le thé.
— Je sais, Baine. Merci.
Il hésita.
— Nous sommes à une demi-heure de route de la demeure de Mme Iritosky.
— Je sais, Baine. Ce sera tout.
Elle le fixa tant qu’il ne fut pas de retour près du landau puis gronda :
— Maudit assassin ! « M. St. Trewes l’a-t-il retrouvé ? » Il sait parfaitement que c’est impossible et il ose prétendre qu’il s’inquiète, le monstre ?
— Êtes-vous certaine qu’il a voulu le noyer ?
— Bien sûr. Il l’a lancé de toutes ses forces.
— N’est-ce pas une coutume contemporaine ? J’ai lu que c’était une pratique courante, destinée à réduire leur nombre.
— Ça s’applique aux chats venant de naître, pas aux adultes. Et pas aux animaux de compagnie. Tossie aime la Princesse Arjumand presque autant que son confort personnel, et c’est tout dire. C’est surtout dans les fermes, qu’ils tuent les chatons. Un des fermiers du voisinage en a noyé une portée complète, la semaine dernière. Il les a mis dans un sac lesté de pierres et l’a balancé dans son étang, ce qui est un acte barbare mais pas malveillant pour autant. Alors que ceci… Après avoir perpétré son crime, Baine s’est épousseté les mains et est reparti vers la maison en « souriant ». Il avait prémédité son coup !