— Je m’arrangerai avec Trotters pour qu’il s’en charge. Il est mon débiteur, depuis que j’ai fait cette version de Lucrèce à sa place. Ramener Peddick sera rapide. Après l’avoir déposé à Magdalen nous aurons encore quatre heures de jour devant nous. Nous passerons l’écluse de Culham avant la nuit et serons à Muchings End demain à midi.
Autant pour ma promesse d’éloigner Terence, pensai-je en le suivant vers le canot.
Qui avait entre-temps disparu.
Chapitre sept
Cyril était tel que nous l’avions laissé, la tête calée sur les pattes et les yeux voilés de tristesse.
— Cyril ! s’exclama Terence. Où est le canot ?
Le bouledogue s’assit et regarda autour de lui, surpris.
— Tu devais le garder ! Qui l’a pris ?
— Peut-être est-il parti à la dérive, suggérai-je en pensant à ma demi-clef.
— Ne soyez pas ridicule. Il est évident qu’on nous l’a volé.
— Le professeur Peddick a pu arriver et le prendre.
Mais Terence était déjà au milieu du pont.
Lorsque nous le rejoignîmes, Cyril et moi, il scrutait le fleuve en aval. Les flots étaient déserts, à l’exception d’un colvert.
— Ces malandrins ont dû remonter la Tamise, estima-t-il.
Et il courut jusqu’à l’écluse, sur l’autre berge.
Debout sur la vanne, un homme sondait le chenal à l’aide d’une gaffe.
— Avez-vous vu passer notre canot ? lui cria Terence.
L’éclusier mit une main en cornet autour de son oreille.
— Quoi ?
Terence se servit quant à lui de ses mains en tant que porte-voix.
— Notre canot ! A-t-il passé l’écluse ?
— Quoi ?
Afin de rendre ses propos plus intelligibles, il dessina dans les airs la silhouette d’une embarcation.
— Notre canot est-il reparti en amont ?
Il tendit les bras dans cette direction.
— Par l’écluse ?
Il la désigna, afin d’éviter tout malentendu.
— Si les canots empruntent l’écluse ? Bien sûr, qu’ils l’empruntent. Je vous demande un peu à quoi elle servirait, autrement.
Je regardai de toutes parts, cherchant un éventuel témoin, mais Iffley était désert. Même le marguillier n’était pas revenu installer des pancartes « Cris interdits ».
— Non ! Notre canot !
Il tendit l’index vers sa poitrine, puis la mienne.
— A-t-il remonté l’écluse ?
Ce qui parut indigner son interlocuteur.
— Non, elle est réservée aux embarcations ! Quel tour pendable avez-vous à l’esprit ?
— Quelqu’un a volé notre canot de location !
— Une agglomération ? Iffley est de ce côté.
— Non, un canot de location !
— Allez à Folly Bridge et demandez Jabez.
J’allai m’accouder au parapet du pont pour réfléchir aux propos de Verity. Elle avait sauvé un chat de la noyade puis franchi avec lui la porte temporelle, qui s’était ouverte normalement.
S’il avait dû en résulter une incongruité, le transfert n’aurait pu avoir lieu. Le transmetteur avait refusé de fonctionner, les dix premières fois où Leibowitz avait voulu assassiner Hitler. À la onzième, il s’était retrouvé à Bozeman, Montana, en 1946. Et personne n’avait pu approcher du Ford’s Theatre, de Pearl Harbor et, depuis peu, de Coventry.
T.J. et M. Dunworthy avaient certainement dit vrai, en ce qui concernait l’augmentation des décalages autour de ce site, et je me demandai pourquoi nous n’avions pas eu de tels problèmes avant cet instant. C’était de toute évidence un point sensible.
Le raid n’avait pourtant pas eu de répercussions importantes sur le déroulement de la guerre. La Luftwaffe avait endommagé sans les détruire les usines d’aéronautique et de munitions, et la production avait repris en moins de trois mois. Et si la destruction de la cathédrale nous avait attiré la sympathie des Américains, le Blitz nous avait déjà valu le soutien de bon nombre d’entre eux et l’attaque contre Pearl Harbor n’aurait lieu que trois semaines plus tard.
Les éléments déterminants avaient été le programme Ultra et Enigma, cette machine ramenée de Pologne que les Anglais utilisaient pour décrypter les messages codés des nazis. Ce qui, si l’ennemi l’avait appris, aurait pu changer le cours de l’histoire.
Grâce à Ultra, nous avions été avertis du raid contre Coventry. De façon détournée, et seulement à la fin de l’après-midi du quatorze, ne laissant que la possibilité d’en informer le Haut Commandement et d’improviser des mesures défensives qui n’avaient pas été suivies d’effets. Convaincus que le gros de l’attaque serait dirigé contre Londres, les militaires avaient préféré envoyer leurs chasseurs protéger la capitale et des erreurs de calculs avaient fait échouer les tentatives de brouillage des signaux de guidage.
Mais il eût suffi d’une parole de trop pour réduire à néant les efforts des services de renseignement. Si quelque chose, n’importe quoi, avait éveillé les soupçons des nazis – si la cathédrale avait été miraculeusement sauvée, si toute la RAF s’était regroupée au-dessus de Coventry ou si quelqu’un avait oublié que les murs avaient des oreilles – ils auraient changé leurs machines de cryptage et nous aurions perdu les batailles d’El Alamein, l’Atlantique Nord et la Seconde Guerre mondiale.
C’était pour cela que Carruthers, la nouvelle recrue et moi-même nous étions retrouvés dans les ruines ou un champ de seigle et d’orge. Parce qu’autour d’un point sensible un acte en soi insignifiant peut avoir d’impensables conséquences. Il se produit un effet de boule de neige et n’importe quoi – un coup de téléphone raté, une allumette grattée pendant un black-out, un bout de papier jeté sur le sol – entraîne la chute d’un empire.
Le cocher de l’archiduc François-Ferdinand ne tourne pas au bon endroit le long du quai Appel et ça déclenche le premier conflit planétaire. Le garde du corps d’Abraham Lincoln sort griller une cigarette et la réconciliation entre le Sud et le Nord s’envole en fumée. Hitler a la migraine et donne l’ordre de ne pas le déranger, et c’est dix-huit heures trop tard qu’il apprend que les Alliés ont débarqué en Normandie. Un lieutenant omet d’indiquer qu’un télégramme est « urgent » et l’amiral Kimmel n’est pas averti de l’attaque imminente des Japonais. « À cause d’un clou, le fer a été perdu. À cause d’un fer, le cheval a été perdu. À cause d’un cheval, le cavalier a été perdu. »
Il était logique qu’autour de tels pivots de l’histoire les décalages s’accentuent et les portes se ferment.
Ce qui signifiait que ce qui s’était passé à Muchings End était sans importance, d’autant plus qu’il eût suffi de quelques secondes d’avance ou de retard pour tout enrayer. Il n’aurait pas été nécessaire d’expédier Verity à Bozeman ou dans un autre trou perdu. Si elle était arrivée cinq minutes plus tard, la Princesse Arjumand aurait été au fond de la Tamise. Cinq minutes plus tôt, elle n’aurait rien vu.