En outre, la Princesse Arjumand n’était pas la chatte de la reine Victoria, de Gladstone ou d’Oscar Wilde. Elle n’occupait pas une position à même de modifier l’avenir du monde et 1888 n’était pas une année critique. La révolte des Cipayes avait pris fin en 1859 et la guerre des Boers débuterait onze ans plus tard.
— Et ce n’est qu’un chat, dis-je à voix haute.
Cyril me dévisagea, intéressé.
— Il doit être bien en sécurité à Muchings End, à présent.
Mais il se leva et regarda de tous côtés, avec méfiance.
— Non ! Des voleurs, pas des rongeurs ! criait Terence. Des voleurs !
— Des contrôleurs ? C’est une écluse, ici, pas une gare.
Finalement, l’homme rentra dans sa maison et Terence revint au pas de course pour m’annoncer :
— Ils sont partis par là. Il a tendu le doigt dans cette direction.
J’avais plutôt l’impression que son geste avait signifié : « Vous commencez à m’échauffer les oreilles », voire « Fichez le camp d’ici ! » En outre, nous diriger du côté opposé m’eût permis de l’éloigner de Tossie.
— En êtes-vous sûr ? J’ai cru qu’il désignait l’amont.
— Non, l’aval !
Terence, qui avait atteint l’autre côté du pont, se mit à courir sur le chemin de halage.
— Nous n’avons pas intérêt à lambiner, déclarai-je à Cyril. Sinon, nous ne le rattraperons jamais.
Et nous nous lançâmes à sa poursuite, au-delà des cottages d’Iffley et d’un alignement de grands peupliers. Puis nous gravîmes une petite colline d’où nous pûmes voir le fleuve sur des miles. Les flots étaient miroitants mais déserts.
— Êtes-vous certain qu’ils sont partis par là ?
Il hocha la tête, sans ralentir le pas.
— Nous allons les retrouver et récupérer notre canot. Tossie et moi sommes destinés à vivre ensemble et nul obstacle ne pourra nous séparer. C’est écrit, comme pour Tristan et Iseult, Roméo et Juliette, Héloïse et Abélard.
Je m’abstins de lui faire remarquer que tous ces personnages avaient connu une fin tragique ou subi d’atroces mutilations, car je devais économiser mon souffle pour ne pas me laisser distancer. Quant à Cyril, il nous suivait en bringuebalant et haletant.
— Sitôt après les avoir rattrapés, nous irons chercher le professeur Peddick et nous le ramènerons à Oxford, précisa Terence. Ensuite, nous descendrons au-delà d’Abingdon pour y passer la nuit. C’est à seulement trois écluses. Si nous ne ménageons pas nos efforts, nous serons à Muchings End pour le thé.
Pas si je pouvais l’empêcher.
— Ce sera épuisant, et mon médecin m’a recommandé de ne pas me surmener.
— Vous somnolerez, pendant que je ramerai. L’heure du thé est idéale. Nous proposer de rester sera la moindre des choses. Ce n’est pas comme pour un dîner, où il faut procéder à une invitation dans les règles et faire du tralala. Nous devrions atteindre Reading avant midi.
— Je comptais visiter certains sites en chemin.
J’essayai de me remémorer ce qu’on trouvait le long de la Tamise.
Hampton Court ? Non, c’était au-delà de Henley. Windsor Castle également. Les trois hommes dans un bateau s’étaient arrêtés pour voir quoi, déjà ? Des stèles. Harris voulait constamment faire des haltes pour contempler le lieu de repos éternel d’untel ou untel.
— Des tombes.
— Des tombes ? Il n’y en a aucune d’intéressante, à l’exception de celle de Richard Tichell qui a sauté d’une des fenêtres de Hampton Court Palace, et elle se situe au-delà de Muchings End. Si le colonel Mering nous trouve sympathiques, il nous gardera à dîner. Que savez-vous du Japon ?
— Du Japon ?
— C’est de là que viennent ses carpes. L’idéal, ce serait qu’il nous convie à demeurer là-bas une semaine, mais il a horreur de recevoir. Il dit que ça les dérange. Je parle de ses poissons. Il est allé à Cambridge. Nous pourrions prétendre que nous sommes des spirites. Mme Mering est fascinée par ces histoires de fantômes. Avez-vous emporté une tenue de soirée ?
Je devais faire une rechute.
— Les spirites sont donc si élégants ?
— Non, ils portent d’amples robes aux manches assez larges pour y dissimuler des tambourins, des mètres de gaze et d’autres accessoires. Je me référais au dîner, au cas où nous serions invités.
J’ignorais quels vêtements contenaient mes bagages. Quand nous retrouverions le canot, si nous le retrouvions, je dresserais un inventaire afin de savoir ce que Warder et Finch y avaient entassé.
— Je regrette vraiment que nous n’ayons pas mis la main sur la Princesse Arjumand. Cela nous aurait valu un accueil chaleureux. La brebis égarée, le veau gras, etc. Avez-vous vu Tossie, lorsqu’elle est descendue vers nous ? Je n’avais jamais vu une femme plus belle ! Ses boucles sont lumineuses comme l’or, ses yeux d’un bleu féerique, ses joues roses comme l’aube naissante ! Que dis-je ? Comme des œillets !
Nous poursuivîmes notre chemin, Terence comparant successivement Tossie à un lys, des baies, des perles et des fils d’or ; Cyril cherchant vainement un peu d’ombre, et moi réfléchissant à Louis XVI.
S’il était vrai que la Princesse Arjumand n’était pas le chat de la reine Victoria et que Muchings End n’était pas l’île de Midway, Drouet n’avait été qu’un obscur maître de poste aucunement destiné à figurer un jour dans les livres d’histoire.
Seulement voilà ! En fuyant avec Marie-Antoinette, Louis s’était penché à la fenêtre de son carrosse pour demander un renseignement au fils de ce Drouet et – dans le cadre d’une de ces actions mineures qui modifient la destinée d’une nation – il lui avait donné un pourboire. Une pièce sur laquelle était représentée son effigie.
Et le Drouet en question était parti dans la forêt pour réunir des amis et arrêter la voiture. Comme il n’avait trouvé personne, il avait sorti une charrette d’une grange et l’avait placée en travers du chemin pour barrer le passage.
Que se serait-il passé si un historien avait volé ladite charrette, tendu un guet-apens à Drouet ou conseillé au cocher du roi de prendre une autre route ? Le Louis et la Marie auraient rejoint les troupes envoyées par Bouillé, écrasé la Révolution et changé toute l’histoire de l’Europe.
À cause d’une carriole. Ou d’un chat.
— Nous atteindrons sous peu Sandford, annonça gaiement Terence. Nous demanderons à l’éclusier s’il a vu le canot.
Nous arrivâmes en effet à destination quelques minutes plus tard, et je crus devoir endurer une autre conversation interminable et incompréhensible, mais Terence s’égosilla en vain. L’éclusier refusa de sortir de chez lui et mon compagnon de voyage finit par déclarer, sans se laisser décourager :
— Nous trouverons quelqu’un à Nuneham Courtenay.
Sur quoi, il repartit.
Je ne lui demandai pas combien de miles nous séparaient de notre but, car je ne souhaitais pas le savoir. Les saules bordant le chemin de halage me dissimulaient ce qui se trouvait au-delà du méandre suivant, mais quand nous eûmes franchi cette courbe Terence s’arrêta devant un cottage au toit de chaume. Il regardait pensivement une fillette qui faisait de la balançoire dans le jardin. Elle portait un tablier à rayures bleues et blanches, ses jupons s’enflaient autour d’elle et elle tenait un chat blanc auquel elle disait :
— Gentil minet. Tu aimes faire de la balançoire, pas vrai ? Là-haut dans le ciel bleu ?
Il ne lui répondit pas. Il dormait profondément.
Les chats n’avaient pas encore disparu, en 1940, mais celui couvert de suie de la cathédrale était le seul que j’avais vu bouger. Si Verity déclarait que le transfert avait eu un effet soporifique sur la Princesse Arjumand, je les suspectais de passer la majeure partie de leur existence dans les bras de Morphée. À la kermesse de la célébration de la naissance de la Vierge Marie, un chat tricolore couché sur une couverture au crochet exposée dans le stand des travaux d’aiguille n’avait pas ouvert les yeux pendant toutes les festivités.