Terence étendit une nappe et y disposa des assiettes et des timbales en fer-blanc.
— Je peux vous aider ? lui proposai-je.
Je salivais déjà. Quand avais-je mangé décemment pour la dernière fois ? Une tasse de thé et un gâteau sec à la kermesse de l’Institut féminin pour la victoire, et il y avait de cela au moins deux jours et cinquante-deux ans.
Il fouilla dans la bourriche et en sortit un chou et un gros citron.
— Nous aurons besoin de couvertures. Il y a deux places dans le canot, et l’un de nous dormira sur la rive. Et si vous dénichez les couverts et la ginger beer, n’hésitez pas à les apporter.
J’allai prendre les couvertures et les étalai sur le sol. L’île devait être la propriété du marguillier d’Iffley, car je voyais des pancartes sur la quasi-totalité des arbres ainsi que sur des piquets plantés au bord des flots. « Terrain privé », « Eaux privées », « Accès interdit », « Mouillage interdit », « Pêche interdite », « Décharge interdite », « Camping interdit », « Pique-nique interdit » et « Accostage interdit ».
Je fouillai dans les bagages de Terence et trouvai un assortiment d’étranges ustensiles. Je pris ceux qui ressemblaient le plus à des fourchettes, des cuillers et des couteaux.
— Je crains que cet en-cas ne soit frugal, m’annonça-t-il. J’avais l’intention d’acheter des provisions en cours de route, et nous devrons nous en contenter. Dites au professeur que le dîner est servi, si on peut appeler ça un dîner.
Accompagné par Cyril, j’allai chercher Peddick qui se penchait au-dessus des flots.
L’en-cas frugal de Terence consistait en un pâté de porc, un pâté de veau, du rôti froid, un jambon, des pickles, des œufs et des betteraves au vinaigre, du fromage, du pain et du beurre, le tout étant arrosé de ginger beer et d’une bouteille de porto. Ce devait être le meilleur repas que j’avais fait de toute mon existence.
Terence donna les derniers morceaux de rosbif à Cyril, prit une boîte de conserve et s’exclama :
— Saperlipopette ! J’ai oublié l’ouvre-boîte et j’ai ici des…
— Ananas, devinai-je.
Il lut l’étiquette.
— Perdu. Pêches au sirop.
Il se pencha sur la bourriche.
— Mais il doit y avoir des ananas quelque part. Notez bien que le goût sera le même, sans ouvre-boîte.
Nous pourrions essayer de l’ouvrir avec la gaffe, me dis-je en souriant. Comme les trois hommes dans un bateau. Ce qui aurait été fatal à George, s’il n’avait eu son canotier.
— Nous avons un canif, suggéra Terence.
Avant d’opter pour la gaffe, ils en avaient utilisé un, ainsi qu’une paire de ciseaux et une grosse pierre.
— Nous nous en passerons, dis-je avec sagesse.
— Ma foi, Ned, n’auriez-vous pas un ouvre-boîte ?
Connaissant Finch, il avait dû y penser. Je dépliai mes jambes ankylosées et descendis vers les saules pour inventorier le contenu de mes bagages.
Il y avait dans la sacoche trois chemises sans col, une tenue de soirée trop étriquée pour moi et un chapeau melon quant à lui bien trop grand.
Je m’intéressai à la bourriche et y trouvai d’énormes cuillers et divers objets, dont un muni d’une lame digne d’un cimeterre et un autre avec deux poignées et un barillet. Des armes de poing, conclus-je.
Cyril vint m’aider.
— Je présume que tu ignores à quoi ressemble un ouvre-boîte ?
Je lui montrai une grille fixée à l’extrémité d’un long manche.
Cyril regarda dans la sacoche puis alla renifler le panier d’osier.
— Là-dedans ?
Je retirai la cheville glissée dans une boucle et soulevai le couvercle.
La Princesse Arjumand leva vers moi de grands yeux gris et bâilla.
Chapitre huit
Un chat, a-t-on dit avec justesse, sera toujours un chat, et tout semble indiquer qu’on n’y pourra jamais rien changer.
— Qu’est-ce que tu fais là ? lui demandai-je.
La réponse était évidente. M. Dunworthy me l’avait confiée pour que je la ramène à Muchings End avant que sa disparition ne bouleverse le cours de l’histoire.
Mais j’étais arrivé avec trois jours de retard et à quarante miles de ma destination, trop déphasé pour comprendre ce qu’on attendait de moi. Entre-temps, Mme Mering était allée consulter un médium à Oxford, Tossie avait rencontré Terence et le comte de Vecchio, et Terence avait raté Maud.
L’incongruité temporelle n’avait pas été éliminée. Je l’avais sous les yeux.
— Tu ne devrais pas être ici.
Elle me fixait, ce qui me permit de constater que ses iris aux étranges pupilles verticales étaient pailletés de vert. J’en fus surpris. Je m’étais imaginé qu’ils étaient jaunes et lumineux dans la pénombre.
J’avais également cru que les chiens pourchassaient les chats, alors que Cyril se contentait de m’adresser des regards de reproche comme s’il s’estimait trahi.
— J’ignorais qu’elle était là, me justifiai-je, sur la défensive.
Alors que j’aurais dû m’en douter. Finch aurait-il tant attendu pour mettre dans ce panier un fromage ? Pourquoi aurait-il dit qu’en raison de mon déphasage il ne jugeait pas cette idée excellente ?
Il avait eu raison. Je m’étais comporté comme le dernier des imbéciles. Je n’avais pas réagi quand Terence avait déclaré que Tossie avait perdu son chat et quand Verity m’avait demandé où il était.
J’aurais pu le lui confier, afin qu’elle le ramène à Muchings End. Ou le remettre à Tossie. Il eût suffi de trouver une excuse pour regagner le canot puis feindre de l’avoir découvert flânant sur la berge. Si j’avais su qu’il était là, si j’avais pensé à regarder dans mes bagages.
Le chat bougea ! Il bâilla et s’étira avec délicatesse, ce qui me révéla une patte blanche. Je me penchai sur le panier pour voir les autres, et n’aperçus que de la fourrure noire.
Je fus saisi d’un doute. Était-ce bien la Princesse Arjumand ? Je la savais noire avec une face blanche mais il y avait des centaines, pour ne pas dire des milliers, de chats noirs à face blanche en 1888. Ne devaient-ils pas les noyer pour réduire leur nombre ?
— Princesse Arjumand ?
Rien dans son regard ne m’indiqua qu’elle avait reconnu son nom.
— Princesse Arjumand ?
Elle ferma les yeux.
Ce n’était donc pas le chat de Mlle Mering mais celui de l’éclusier ou du marguillier, un animal qui avait mis à profit notre visite de l’église d’Iffley pour se glisser dans le panier. Il bâilla encore puis se leva.
Cyril recula, tel un ilotier de la défense passive voyant tomber devant lui une bombe incendiaire.
Le chat sortit de son nid et s’éloigna, sa queue noire et blanche dressée. Je vis sur son arrière-train une tache blanche évoquant une culotte. Tossie n’en avait pas parlé, me dis-je avec espoir avant de me rappeler qu’à l’époque victorienne il eût été malséant de faire la moindre allusion à un sous-vêtement. En outre, quelles étaient les probabilités pour qu’un autre chat à pattes blanches se dissimule dans mon panier puis referme son couvercle ?