La Princesse avait atteint l’orée de la clairière.
— Attends ! lui ordonnai-je, en vain.
Puis je me souvins des termes qu’il convenait d’employer avec les animaux.
— Assis ! Couché !
Elle continua de s’éloigner.
— Au pied. À la niche. Stop. Hooo !
Elle se tourna et me dévisagea, intriguée. J’avançai lentement.
— C’est ça. Tu es bien sage.
Elle s’assit, pour se lécher une patte.
— Gentil, gentil minet. Assis… Assis…
Elle passa délicatement la patte en question derrière son oreille.
Je n’étais plus qu’à une trentaine de centimètres.
— Là… Là…
Et je plongeai.
D’un bond plein de souplesse, elle disparut dans les fourrés.
— Alors, l’avez-vous trouvé ? me cria Terence.
Je m’assis, époussetai mes coudes et foudroyai Cyril du regard.
— Pas un mot, l’avertis-je en me levant.
Terence arriva, avec la boîte de pêches au sirop.
— Alors ?
— Rien. Mais je n’ai pas encore tout inspecté.
Je retournai vers les bagages, refermai le panier et ouvris la sacoche, en espérant qu’elle ne me réservait pas d’autres surprises. Je soupirai de soulagement en constatant qu’elle ne contenait qu’une paire de bottines devant convenir à quelqu’un qui chaussait du trente-huit, un grand mouchoir à pois, trois fourchettes à poisson, une louche en argent filigranée et des pinces à escargot. Je les sortis.
— Ça ne pourrait pas faire l’affaire ?
Terence fouillait dans la bourriche.
— J’en doute… Ah, voilà !
Il brandit l’objet qui évoquait un cimeterre.
— Oh, je constate que vous avez apporté du Stilton ! Excellent.
Il repartit avec ce fromage et l’ouvre-boîte, et je regagnai l’orée de la clairière.
La chatte n’était visible nulle part.
— Princesse Arjumand, murmurai-je en soulevant des branches pour regarder dessous. Ici, ma belle !
Cyril fourra son mufle dans un buisson et un oiseau s’envola.
— Viens, le chat. Au pied.
— Ned ! Cyril ! nous appela Terence.
Je lâchai la branche, qui retomba avec bruit.
La bouilloire siffla et il revint avec la boîte de pêches au sirop.
— Qu’est-ce qui vous retarde ?
Je dissimulai les pinces à escargot dans une des bottines.
— Je fais un peu de rangement, afin que nous puissions partir de bonne heure.
— Vous devez tout d’abord terminer votre repas. Venez.
Il me guida vers le feu de camp. Cyril nous suivait en regardant de tous côtés avec méfiance, et le professeur Peddick versait du thé dans des gobelets en fer-blanc.
— Dum licet inter nos igitur laetemur amantes, cita-t-il en m’en tendant un. Une fin idéale pour une journée idéale.
Idéale ! J’avais omis de ramener le chat, empêché Terence de rencontrer Maud, permis qu’il aille à Iffley retrouver Tossie et Dieu sait quoi encore.
S’il était vain de se lamenter sur le passé, j’avais… Je cherchai une métaphore appropriée. Ouvert la boîte de Pandore ? Réveillé le chat qui dort ?
Dans un cas comme dans l’autre, je devais porter la Princesse Arjumand à Muchings End avant qu’il n’en résulte d’autres incongruités.
Verity souhaitait que j’éloigne Terence de Tossie, mais elle n’était pas au courant des derniers rebondissements. Il fallait que je ramène au plus tôt ce chat sur les lieux de sa disparition, et il eût suffi pour cela de dire à Terence que je l’avais retrouvé. Fou de joie, il serait reparti pour Muchings End sans perdre une seconde.
Ce qui risquait d’aggraver la situation. Tossie lui en serait si reconnaissante qu’elle tomberait amoureuse de lui, et non de ce monsieur C. Et s’il se demandait comment cet animal avait pu atteindre l’île, il se lancerait à la poursuite de ses ravisseurs présumés comme il l’avait fait après avoir découvert le vol du canot. Ce qui nous vaudrait d’atteindre un déversoir dans l’obscurité et de nous noyer, ou de déclencher la guerre des Boers.
J’avais intérêt à dissimuler la chatte jusqu’à notre arrivée à Muchings End. À condition de pouvoir la remettre dans le panier et, pour cela, de la retrouver.
— Si nous apercevions la Princesse Arjumand, demandai-je négligemment à Terence. Comment devrions-nous procéder pour la capturer ?
— Ce ne serait pas nécessaire. Je suis certain qu’elle sauterait dans nos bras sitôt qu’elle nous verrait. Elle n’a jamais eu à subvenir à ses propres besoins, d’après Toss… Mlle Mering.
— Admettons qu’elle soit effrayée. Suffirait-il de l’appeler pour qu’elle vienne ?
Ma question parut les sidérer.
— C’est un chat, me rappela Terence.
— Alors, comment faudrait-il s’y prendre pour l’attraper ? Devrions-nous confectionner un piège, ou…
— Un peu de nourriture. La faim doit la tenailler. Croyez-vous qu’elle contemple comme moi les flots, sous les fraiches caresses de la brise qui fait tourbillonner sa robe d’or dans les salles de bal obscures de la nuit ?
— La Princesse Arjumand ?
— Non, Mlle Mering, voyons ! Assiste-t-elle à ce crépuscule magnifique ? Sait-elle que nous sommes destinés à être réunis tels Lancelot et Guenièvre ?
Une autre fin tragique, mais moins que celle que nous connaîtrions tous si je ne ramenais pas ce chat à Muchings End.
Je me levai et ramassai les assiettes.
— Mieux vaut tout ranger et nous coucher, pour pouvoir lever le camp dès potron-minet.
— Ned a raison, dit Terence à son tuteur. Il faudra repartir très tôt pour Oxford.
— Est-ce vraiment indispensable ? demandai-je. Je suggère d’emmener le professeur Peddick avec nous.
Terence me dévisagea en ouvrant de grands yeux.
— Nous gagnerions ainsi deux heures, et je suis certain qu’il découvrira en chemin de nombreux sites historiques dignes d’intérêt. Des ruines, des tombes et… la prairie de Runnymede où les forces aveugles de l’histoire ont conduit à la signature de la Grande Charte.
J’obtins la réaction escomptée.
— Les forces aveugles ? Nous la devons à la personnalité des principaux personnages, les abus de Jean sans Terre, la mollesse du pape, la ténacité de l’archevêque de Canterbury. Des forces aveugles !
Il vida sa tasse jusqu’à la dernière goutte et la posa d’un geste décidé.
— Allons à Runnymede !
— Vous oubliez votre sœur et votre nièce, fit Terence.
— Mon garçon de service pourvoira à leurs besoins, et Maudie est pleine de ressources.
Sur ces mots, Peddick ramassa sa canne à pêche.
— Elles vont s’inquiéter à votre sujet.
— Il pourra leur télégraphier d’Abingdon, suggérai-je.
— Excellente idée, approuva le professeur en partant vers le fleuve.
Terence le suivit des yeux.
— Ne va-t-il pas nous ralentir ?
— Certainement pas. Runnymede est proche de Windsor. Je le conduirai là-bas en canot pendant que vous tiendrez compagnie à Mlle Mering. Nous serons à Muchings End avant midi. Vous pourrez même faire un brin de toilette au Barley Mow et donner votre pantalon à repasser et vos chaussures à cirer, afin d’être à votre avantage.
J’avais cité le nom d’une auberge recommandée dans Trois Hommes dans un bateau. Et j’en profiterai pour ramener le chat à Muchings End, ajoutai-je en pensée. À condition de le retrouver, évidemment.