— Ici, le chat ! J’ai quelque chose de bon pour toi. Approche.
Les points cillèrent puis disparurent. Je fourrai le pain dans ma poche et pénétrai dans les fourrés.
— Viens, le chat. Je vais te ramener chez toi. Tu veux rentrer à la maison, pas vrai ?
Le silence. Enfin, pas tout à fait. Des grenouilles coassaient, des feuilles bruissaient et la Tamise clapotait, mais le chat restait muet. D’ailleurs quels sons émettaient les chats ? Je ne pouvais le savoir, étant donné que tous ceux que j’avais vus étaient endormis. Des miaulements. J’avais lu quelque part qu’ils miaulaient.
— Miaul, fis-je en soulevant des branches pour regarder dans le taillis. Approche, le chat. Tu ne voudrais pas détruire le continuum espace-temps, pas vrai ? Miaul, miaul.
Il était là, au-delà du bosquet que je traversai en semant des miettes de pain.
— Miaul ? Princesse Arjumand ?
Et je faillis trébucher sur Cyril.
Il remua son arrière-train, tout joyeux.
— Retourne te coucher près de ton maître. Tu ne ferais que tout compliquer.
Il baissa son mufle aplati pour renifler le sol en décrivant des cercles.
— Non ! Tu n’es pas un limier. Tu n’as même pas une truffe digne de ce nom. Regagne le canot.
Je lui désignai le fleuve.
Il releva la tête pour me regarder avec des yeux à la fois injectés de sang et implorants.
— Non, il est bien connu que les chats n’aiment pas les chiens.
Il balaya le terrain avec son museau et je finis par céder.
— D’accord, d’accord, mais ne t’éloigne pas de moi.
Je retournai dans la clairière, versai la crème dans un bol et pris la cordelette et quelques allumettes. Cyril m’observa avec un vif intérêt.
— Le gibier n’est pas loin, Dr Watson, lui dis-je.
Et nous nous aventurâmes dans la jungle.
Tout était très sombre et aux sons des grenouilles, du fleuve et du feuillage s’ajoutaient désormais des bruits de reptation, des crépitements et des ululements divers. Le vent se levait et j’abritai la lanterne avec ma paume, en pensant que les lampes électriques étaient une invention merveilleuse. Non seulement leur clarté était plus vive, mais on pouvait la diriger vers les points les plus intéressants alors que cet accessoire diffusait un cercle de chaude clarté, certes, mais avec pour unique résultat d’assombrir tout ce qui se situait au delà.
— Princesse Arjumand ? appelais-je.
Ou :
— Ici, le chat.
Ou encore :
— Youyou !
Je semais des miettes de pain tout en progressant et posais à intervalle régulier le bol de crème devant les buissons d’aspect prometteur.
Rien ne se produisait. Pas d’yeux luisants. Pas de miaulements. L’air était de plus en plus humide, comme s’il allait pleuvoir.
— Vois-tu des traces du chat, Cyril ?
Nous continuâmes. Ce lieu, qui m’avait paru très hospitalier en fin d’après-midi, était à présent envahi d’arbustes épineux, de racines enchevêtrées et de branches qui évoquaient des griffes menaçantes. Le félin pouvait s’être tapi n’importe où.
Près du fleuve. Un éclair de blancheur.
— Viens, Cyril.
Là, au milieu des roseaux, immobile. Peut-être s’était-il rendormi.
— Princesse Arjumand ? Te voilà, polissonne.
La tache blanche s’étira et battit des ailes.
— Couac !
Je lâchai le bol, et fus éclaboussé.
— C’est un cygne, m’émerveillai-je.
J’avais devant moi un de ces magnifiques ornements de la Tamise qui longeaient majestueusement ses berges en incurvant leur long cou avec grâce.
— Il y a longtemps que je rêve d’en voir un, confiai-je à Cyril.
Qui s’était éclipsé.
— Couac ! répéta le palmipède en déployant des ailes d’une envergure impressionnante.
Il était évident qu’il n’appréciait guère d’avoir été réveillé.
— Désolé, je t’avais pris pour un chat.
— Couac ! fit-il encore, avant de me charger.
Il n’était précisé dans aucun des poèmes écrits à leur gloire que les cygnes sifflaient, avaient horreur d’être pris pour des félins et mordaient.
Je réussis à lui échapper en plongeant dans un buisson épineux, en grimpant à un arbre et en lui donnant de nombreux coups de pied. Il finit par regagner les flots en se dandinant et en cacardant des menaces.
J’attendis un quart d’heure, au cas où c’eût été une ruse, puis je redescendis et examinai mes blessures. Ce qui s’avéra difficile, car la plupart m’avaient été infligées par derrière. Je me contorsionnais pour tenter de les voir quand Cyril réapparut, tout penaud.
Nous avions subi une déroute, comme les Perses. Et je me souvins, un peu trop tard, qu’un des Trois hommes dans un bateau avait eu maille à partir avec de telles créatures.
Des cygnes avaient voulu entraîner Harris et Montmorency hors du canot.
Je ramassai la lanterne qui, chose surprenante, était tombée bien droit quand je l’avais lâchée.
— Si Harold avait eu de tels alliés, l’Angleterre serait toujours saxonne.
Nous nous éloignâmes, en veillant à ne pas approcher du fleuve et en scrutant la pénombre.
Polly Vaughn avait été tuée par son petit ami parce qu’elle portait un tablier blanc et qu’il l’avait prise pour un cygne, il lui avait décoché une flèche. Je pouvais le comprendre. J’aurais également tiré sans sommation, si j’avais eu une arme.
La nuit devenait de plus en plus noire et humide, les buissons de plus en plus épineux. Il n’y avait aucune tache blanche, aucun œil luisant et pratiquement plus aucun son. Je lâchai le dernier bout de pain en appelant le chat, et n’entendis que le silence et ne vis que les ténèbres.
Je devais l’admettre, la Princesse Arjumand était allée mourir d’inanition au pied d’un arbre ou se faire assassiner par un cygne irascible. Si la fille de Pharaon ne l’avait pas trouvée dans les roseaux, bien entendu. Notre quête était vouée à l’échec.
Comme pour le confirmer, la lanterne se mit à fumer.
— Inutile, Cyril. Rentrons au campement.
Ce qui était plus facile à dire qu’à réaliser. Je n’avais guère prêté attention au décor, à l’aller, et tous les bosquets étaient identiques.
Je baissai la lampe au ras du sol pour y chercher mes miettes de pain, avant de me rappeler que la fin de Hansel et Gretel n’avait rien, elle non plus, de très réjouissant.
— Montre-moi le chemin, Cyril, dis-je en désespoir de cause.
Il regarda gaiement autour de lui puis s’assit.
J’aurais pu suivre la berge, si les cygnes ne se l’étaient pas appropriée. Courageux mais pas téméraire, j’optai pour l’intérieur des terres.
Une demi-heure plus tard il commença à bruiner et le sol jonché de feuilles devint glissant. Nous progressions d’un pas lourd, tels des Saxons qui avaient marché onze jours d’affilée et étaient sur le point de perdre l’Angleterre.
Comme j’avais perdu le chat. J’avais gaspillé un temps précieux sans savoir qu’il était dans mon panier, puis je l’avais laissé échapper. J’avais accompagné un parfait inconnu en lui faisant rater une rencontre capitale, et…
J’eus une soudaine pensée. Nous étions arrivés pile pour tirer le professeur Peddick des flots, ce qui n’aurait pu se produire si Terence avait fait la connaissance de sa nièce. Ne fallait-il pas qu’il fût au bon endroit, au bon moment, pour lui venir en aide ? Si ce n’était pas le cas, notre intervention était à ajouter à la liste de mes erreurs.
Mais je ne regrettais rien, bien qu’il eût sérieusement compliqué mon existence. Je comprenais pourquoi Verity avait sauvé le chat.