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Un chat qui s’était perdu quelque part sous la pluie. Comme Cyril et moi. Je ne savais pas où nous étions, seulement que je n’avais jamais vu cet alignement d’arbres, ni ce hallier. Je fis demi-tour.

Et je vis le canot, la clairière et mon lit.

Cyril le repéra le premier et se précipita vers lui en remuant gaiement la queue. Puis il s’arrêta net. J’espérai qu’aucun cygne n’avait décidé d’y faire son nid.

Ce n’était pas un cygne. Là, blottie au milieu des couvertures, la Princesse Arjumand dormait paisiblement.

Chapitre neuf

Dans les petites cellules grises du cerveau se trouve la solution de tous les mystères.

Hercule Poirot
Ma première nuit à l’époque victorienne – Manque d’espace vital – Ronflements – Pluie – De l’influence des conditions météorologiques sur le cours de l’histoire – Pneumonie – Mystérieuse disparition du chat – Un départ matinal – Mystérieuse disparition du chevesne bleu – Abingdon – Conseils de canotage – Mystérieuse disparition du professeur Peddick – Souvenirs – Envoi d’un télégramme – Un départ retardé

Ma première nuit à l’époque victorienne ne fut pas conforme aux désirs de l’infirmière. Ni aux miens. Je manquais sérieusement de confort, et de place.

J’avais eu l’intention de remettre la Princesse Arjumand dans le panier, avec un cadenas et quelques rochers sur le couvercle pour faire bonne mesure. Mais quand je la soulevai en prenant bien garde à ses griffes, elle se pelotonna douillettement entre mes bras. Et lorsque je m’agenouillai pour la déposer à l’intérieur de sa cage d’osier, elle m’adressa un regard empli de tendresse et se mit à bourdonner.

J’avais lu que les chats ronronnaient et pensé à un grondement ou à des crépitements de parasites. Or cela n’avait rien d’inamical ou d’électrique, et je me surpris à la caresser avec maladresse.

— Je dois t’enfermer, comprends-tu ? Je ne peux courir le risque que tu repartes quand l’avenir de tout l’Univers en dépend.

Les sons s’intensifièrent et elle posa sur ma main une patte implorante. Je la ramenai vers Cyril qui s’était installé au milieu du lit.

— Elle devra rester dans son panier toute la journée de demain, lui expliquai-je. Et je ne crois pas qu’elle nous faussera compagnie, à présent qu’elle nous connaît.

Ce qui le laissa de marbre.

— Elle a eu peur, tout à l’heure. La voici apprivoisée.

Il renifla, comme s’il en doutait.

Je m’assis et retirai mes chaussures humides, sans lâcher le chat. Puis je tentai de me glisser sous les couvertures, ce qui n’était pas non plus une tâche aisée. Cyril se les était appropriées et refusait de céder du terrain.

— Pousse-toi ! Les chiens dorment au pied du lit.

Il n’avait jamais dû en entendre parler, car il se cala contre mon dos et se mit à ronfler. Je tirai les couvertures afin d’avoir de quoi me couvrir puis basculai sur le flanc en ayant toujours la Princesse Arjumand dans les bras.

Elle devait elle aussi ignorer les règles s’appliquant aux animaux domestiques admis dans le lit de leur maître, car elle eut tôt fait de se dégager pour aller se promener sur Cyril et jouer à l’acupuncteur sur mes jambes.

Le bouledogue me poussa et finit par disposer de toutes les couvertures. La chatte décida quant à elle de comprimer ma pomme d’Adam en s’allongeant en travers de mon cou. Cyril exerça d’autres pressions sur mon dos.

Cette pantomime durait depuis une heure quand il se mit à pleuvoir et que nous plongeâmes sous les couvertures, où nous dûmes de nouveau nous chercher une position plus ou moins confortable. Finalement, mes compagnons s’endormirent pendant que je m’inquiétais des conséquences du mauvais temps et de la réaction qu’aurait Verity en apprenant que j’avais eu le chat dans mes bagages.

Si le soleil ne revenait pas le jour suivant, il nous serait impossible d’atteindre Muchings End. N’en déplaise au professeur Peddick, les forces de la nature avaient fréquemment modifié le cours de l’histoire. N’était-ce pas un typhon, le kamikaze, qui avait détruit la flotte de Kubilaï Khan lorsqu’il avait voulu envahir le Japon, au XIIIe siècle ?

Des tempêtes avaient éparpillé les galions de l’Armada espagnole et décidé de l’issue de l’affrontement à Towton. C’était en raison du brouillard que le Lusitania s’était retrouvé sur la route d’un sous-marin allemand, et les basses pressions au-dessus de la forêt des Ardennes avaient manqué faire perdre la bataille du même nom aux Alliés, pendant la Seconde Guerre mondiale.

Même le beau temps jouait un rôle déterminant. Si le raid lancé par la Luftwaffe sur Coventry avait été si dévastateur, c’était parce que la pleine lune brillait dans un ciel dégagé.

Les conditions météorologiques et leur vieil acolyte, la maladie. Si le professeur Peddick s’enrhumait, il nous faudrait le ramener à Oxford de toute urgence. Le neuvième président des États-Unis, William Henry Harrison, avait pris froid à l’occasion de son investiture et était mort de pneumonie un mois plus tard. Pierre le Grand en avait fait autant en observant un navire et était décédé au bout d’une semaine. Il n’y avait pas que les refroidissements. En emportant Henry V, la dysenterie avait fait perdre aux Anglais tout ce qu’ils avaient obtenu à Azincourt. Alexandre le Grand avait été victime de la malaria, et la face de tout le continent asiatique en avait été changée. Sans parler de la peste.

Temps, maladies et tectonique des plaques… En dépit des convictions de Peddick, les forces aveugles d’Overforce modifiaient elles aussi l’histoire.

Ces deux professeurs avaient raison. Ils étaient simplement en avance sur leur époque, et la théorie du chaos qui reprendrait leurs idées. L’avenir de l’humanité était modelé tant par la nature que par le courage, les trahisons et l’amour. Auxquels il convenait d’ajouter les accidents, le hasard, les balles perdues, les télégrammes et les pourboires. Sans oublier les chats.

Mais, d’après T.J., le passé possédait sa propre stabilité. Et M. Dunworthy affirmait que si une incongruité l’avait chamboulé nous en aurions relevé des symptômes. Il en découlait que la Princesse Arjumand avait été renvoyée en son lieu et son temps d’origines avant qu’il n’en résulte des catastrophes.

À moins que sa disparition n’eût été sans conséquences. Mais je savais que c’était faux. C’était à cause de cela que j’avais empêché Terence de rencontrer Maud, et j’étais bien décidé à ne plus courir le moindre risque. Je la ramènerais à Muchings End sans délai, ce qui imposait de repartir le plus tôt possible.

Et donc, que le soleil revienne. À Waterloo, la pluie avait transformé les routes en bourbiers et immobilisé l’artillerie. À Crécy, elle avait mouillé les cordes des arcs. Il avait également plu à Azincourt.

Je pensais au temps qu’il faisait pendant la bataille de Midway quand je dus m’endormir. Je m’éveillai en sursaut face à la grise clarté de l’aube. Il avait cessé de pleuvoir et la Princesse Arjumand avait de nouveau disparu.

Je me levai en chaussettes et repoussai les couvertures pour m’assurer qu’elle ne s’était pas dissimulée dessous. Je dérangeai ainsi Cyril qui souffla et bascula sur le flanc.

— Cyril ! Le chat est parti ! As-tu remarqué dans quelle direction ?

Il m’adressa un regard signifiant que je l’avais bien cherché et se désintéressa de mon sort.

— Aide-moi ! lui ordonnai-je en essayant de trouver à tâtons mes chaussures. Princesse Arjumand ! Où es-tu ? Princesse Arjumand !