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Elle revint dans la clairière d’un pas plein de souplesse.

— Où étais-tu allée ? J’aurais dû t’enfermer dans ton panier !

Elle passa près de moi pour regagner le lit défait, s’allongea près de Cyril et se rendormit.

Je décidai de ne plus prendre de risques et vidai le sac de voyage des chemises et pinces à escargot. Je pris le couteau à désosser dans la bourriche et pratiquai de petites entailles dans la toile, avant d’étaler la veste de tweed étriquée au fond et de poser le bol à côté.

La Princesse Arjumand ne s’éveilla pas, quand je la plaçai à l’intérieur. Je fourrai le contenu du sac dans un autre bagage et roulai une des couvertures. Je ne pus en faire autant avec l’autre, car Cyril la lestait.

— Debout ! Il faut te lever. Nous devons partir de bonne heure.

Il ouvrit un œil et me fixa, étonné par tant de hâte.

— Petit déjeuner, ajoutai-je.

Et j’emportai le sac de voyage vers les vestiges du feu de camp. Je réunis des brindilles et l’allumai tel un expert. Puis je fouillai dans les affaires de Terence, à la recherche d’un plan de la Tamise. Lorsque j’eus trouvé ce que je cherchais, je m’assis à côté des flammes afin d’organiser notre prochaine étape.

Il s’agissait d’une carte en accordéon qui, une fois dépliée, permettait de suivre le tracé du fleuve de sa source à son embouchure. Un parcours que j’espérais ne pas devoir effectuer dans sa totalité. Le seul problème, c’était qu’elle était surchargée de détails. Y figuraient non seulement les villages, les écluses, les îles et les distances séparant tout cela, mais aussi les déversoirs, les hauts-fonds, les canaux, les chemins de halage, les sites historiques et les secteurs les plus poissonneux. Je décidai de tout mettre en œuvre pour qu’elle ne tombe pas entre les mains du professeur Peddick.

On y trouvait aussi des commentaires du genre « un des paysages les plus charmants des rives de la Tamise » ou « il convient, dans ce passage, de se méfier du courant ». Il en résultait qu’il était difficile de repérer le fleuve dans ce fouillis de mots. Terence avait dit que Muchings End se situait en aval de Streatley, mais je ne voyais ni l’un ni l’autre.

Je repérai finalement Runnymede et sa légende : « C’est en ce site historique qu’a été signée la Grande Charte, et non – contrairement à ce qu’affirment certains riverains – sur l’Ile de la Grande Charte. Endroit idéal pour les brèmes. Médiocre pour les goujons, les vandoises et les brochetons. »

Je remontai de Runnymede à Streatley, marquai l’emplacement de ce lieu avec mon index et cherchai Iffley. Là… « Moulin pittoresque et église du XIIe siècle. Les touristes n’hésitent pas à parcourir des miles pour venir les visiter. Médiocre pour les chevesnes. » Nous étions à mi-chemin entre Iffley et Abingdon, et à vingt-trois miles de Streatley.

En consacrant une demi-heure au petit déjeuner, nous serions sur le fleuve à six. Nous pourrions aisément arriver à destination en neuf heures, même en autorisant le professeur Peddick à s’arrêter en cours de route pour télégraphier à sa sœur. Avec de la chance, j’aurais ramené le chat à quinze heures et l’incongruité serait corrigée à dix-sept.

— Nous y serons pour le thé, annonçai-je à Cyril tout en repliant la carte.

Je la remis dans le sac de Terence et pris des œufs, du bacon et la poêle dans la bourriche.

Les oiseaux se mirent à chanter et le soleil se leva, striant les flots et le ciel de rubans roses. La Tamise s’écoulait, sereine et dorée entre ses berges feuillues, démentant l’existence de la moindre incongruité… C’était le miroir paisible d’un monde paisible, la manifestation d’un Dessein supérieur grandiose et infini.

À son regard, je sus que Cyril s’interrogeait sur la gravité de mon déphasage.

— Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, lui rappelai-je. Viens.

Je posai la bouilloire sur le feu, tranchai le bacon, cassai les œufs et allai jusqu’au canot pour réveiller Terence et son tuteur en tapant sur un couvercle avec la cuiller à Stilton.

— Debout, le petit déjeuner est servi !

Terence chercha fébrilement sa montre de gousset.

— Seigneur, quelle heure est-il donc ?

— Cinq heures et demie. Vous vouliez partir tôt afin d’arriver à Muchings End pour le thé. Mlle Mering, si vous n’avez pas oublié.

Il repoussa ses couvertures.

— Oh ! Certes ! Debout, professeur !

— Le matin, éveillé par le cycle des heures, déverrouille les portes du jour et du bonheur, cita Peddick.

Je courus jeter un coup d’œil aux œufs, et au chat. Les œufs cuisaient et la Princesse dormait. Sans bruit, ce qui me réjouit plus encore. Je posai le sac de voyage au milieu des bagages et servis à Cyril une tranche de bacon entrelardé.

— À ce rythme, nous appareillerons à six heures, lui dis-je. Nous franchirons l’écluse à la demie, nous nous arrêterons à Abingdon pour que le professeur puisse expédier son télégramme et nous arriverons à Clifton Hampden avant huit heures, à l’écluse de Day avant neuf et à Reading à dix.

À dix heures, nous étions toujours à Abingdon.

Il nous avait fallu deux heures pour charger nos bagages qui semblaient avoir fait des petits pendant la nuit. Puis, à la dernière minute, le professeur Peddick avait découvert la disparition de son chevesne bleu.

— Un animal a pu le dévorer, avança Terence.

Et je crus savoir lequel.

Le professeur ressortit son attirail.

— Je dois en prendre un autre spécimen.

— Nous n’en avons pas le temps, rétorqua Terence. Et il vous reste votre goujon albinos.

Il aurait intérêt à le mettre sous clé s’il ne voulait pas qu’une bête féroce ne s’en repaisse, nous empêchant ainsi d’atteindre un jour Muchings End.

— Pour être demain à Runnymede, il faut partir sans attendre.

— Non semper temeritas es felix. La précipitation n’a pas toujours d’heureuses conséquences. Si Harold n’avait pas été si impatient de se battre, il aurait remporté la bataille d’Hastings.

Il choisit une mouche qu’il accrocha avec soin à la ligne.

— Le lever du jour n’est pas le meilleur moment pour les chevesnes, notez bien. Ils ne mordent qu’en fin d’après-midi.

Pendant qu’il s’exerçait au lancer, Terence gémit et me supplia du regard.

— Si nous partons maintenant, nous serons à Pangbourne au coucher du soleil, intervins-je.

Je dépliai la carte et feignis de lire.

— Il est dit qu’à Pangbourne la Tamise est renommée pour la pêche aux barbeaux, perches, gardons et goujons. Vandoise et chevesne y abondent. Quant au déversoir, les grosses truites s’y bousculent.

— Pangbourne, avez-vous dit ?

— Oui, je cite : On y trouve plus de poissons qu’en tout autre point de la Tamise.

Il mordit à l’hameçon et remonta dans le canot.

Terence ne lui laissa pas le temps de changer d’avis.

Je regardai ma montre. VII heures vingt, plus tard que je ne l’avais espéré. Mais nous pourrions encore arriver à Muchings End pour le thé, si tout se passait bien.

Ce ne fut pas le cas. L’écluse d’Abingdon était fermée, et il nous fallut un quart d’heure pour réveiller un homme qui laissa l’eau s’échapper par la vanne sous forme de ruisselet. Lorsque nous arrivâmes au niveau inférieur, la pile des bagages de proue s’était déséquilibrée et nous dûmes nous arrêter à deux reprises afin de la redresser et l’arrimer.

La seconde fois, le professeur Peddick annonça :

— Voyez-vous ces nénuphars ? Et ce courant près de la berge ? C’est un endroit idéal pour les barbeaux.