Et il débarqua avant que nous puissions l’en empêcher.
— Nous n’avons pas le temps, fit Terence.
— Pangbourne, rappelai-je.
— Fi ! s’exclama-t-il.
Et j’aurais été fortement impressionné par cette interjection tombée en désuétude si je n’avais eu à me soucier du sac de voyage et du sort que risquait de connaître tout l’Univers.
— Il ne peut exister de lieu plus poissonneux que celui-ci.
Terence regarda son oignon, au désespoir. Qu’est-ce qui pourrait l’inciter à repartir ? La bataille d’Hastings ? Salamine ? Runnymede ?
Je désignai la campagne.
— C’est ainsi que je me suis toujours représenté Runnymede. La brume qui s’élève des champs pendant que Jean sans Terre et ses hommes arrivent. Selon vous, professeur, ont-ils signé la Grande Charte dans cette prairie ou sur l’île à laquelle elle a donné son nom ?
— À Runnymede. Il a été démontré que le roi a passé la nuit à Staines et gagné ce lieu dans la matinée.
— Pourtant, le professeur Overforce a avancé des arguments convaincants en faveur de l’île de la Grande Charte.
— En faveur de l’île de la Grande Charte ?
— Très convaincants même, surenchérit Terence. Ils renforcent sa théorie selon laquelle l’histoire est écrite par les forces de la nature.
— Balivernes ! s’exclama Peddick en jetant sa canne.
Terence s’en saisit et la remit à bord.
— Que la Charte ait été signée à Runnymede ne prête pas à controverse.
Il grimpa dans le canot et je larguai les amarres.
— Comment voudriez-vous que tant de barons et autres seigneurs aient pu tenir sur cet îlot ? En outre, Jean sans Terre était bien trop méfiant pour accepter de se rendre en un lieu d’où il n’aurait pu fuir !
Et il continua dans la même veine jusqu’à Abingdon.
Il était neuf heures et quart, quand nous franchîmes l’écluse et nous amarrâmes.
Mes compagnons allèrent au village, le professeur Peddick pour expédier son télégramme et Terence pour acheter du pain et de la viande froide que nous pourrions manger sans interrompre notre progression.
— Et une bouteille de lait, lui criai-je alors qu’il s’éloignait déjà.
Sitôt seul, j’ouvris le sac de voyage.
La Princesse Arjumand dormait toujours. Je plaçai le sac entre mes jambes et pris les avirons. Terence nous avait propulsés jusqu’ici, mais il ne pourrait tenir ce rythme tout le jour et j’avais moi aussi pratiqué le canotage. Ces rames étaient plus lourdes et moins bien équilibrées que des supraglisseurs, mais le principe était le même. Je tirai. Rien ne se produisit.
Je redressai mon dos, calai mes pieds, crachai dans mes paumes et recommençai.
Cette fois, j’obtins un résultat. L’aviron droit jaillit des flots et les poignées se percutèrent en broyant mes jointures. Le gauche sauta du tolet et le canot pivota puis fila vers le pilier du pont.
Je me hâtai de remboîter la rame et de plonger les pelles dans l’eau avant la collision, ce qui me valut de me meurtrir de nouveau les doigts et de m’échouer sur la berge.
Cyril se leva et se dirigea vers le plat-bord, tel un rat s’apprêtant à quitter le navire.
Le trois est, dit-on, un chiffre porte-bonheur. Je m’écartai du rivage et fis une nouvelle tentative en surveillant les poignées pour m’assurer qu’elles n’agresseraient plus mes mains. Elles s’en abstinrent. Ce fut mon nez, qu’elles percutèrent.
Mais ma persévérance porta ses fruits et je finis par maîtriser les principes de base. Je m’éloignai, passai sous le pont puis revins en ramant avec style et entrain.
— Non, non ! me cria Terence. Pas comme ça. Servez-vous de votre poids.
Je le lorgnai par-dessus l’épaule. Profitant de mon inattention, les pelles jaillirent de l’eau et les poignées s’en prirent à mes doigts.
— Ne vous tournez pas ! Regardez ce que vous faites ! Décalez vos poignets. Gardez l’allure. Non, non, non !
Il gesticulait avec le pain dans une main et la bouteille de lait dans l’autre.
— Bien droit. Écartez vos jambes. Conservez votre cap. Pensez à votre assiette.
Rien n’est plus irritant que les instructions qu’on vous lance de loin, surtout lorsqu’elles sont incompréhensibles, mais je fis de mon mieux pour suivre celle que je pouvais comprendre, à savoir « Écartez vos jambes », et en fus récompensé par :
— Non, non, non ! Rapprochez vos genoux ! Vous plumez ! Vous attrapez un crabe ! Redressez la tête.
Si j’avais lu les renvois en bas de page de Trois hommes dans un bateau et De l’autre côté du miroir, j’avais naturellement oublié la signification de ces termes de canotage. Mais je saisis l’essentiel et, en gardant la cadence et la tête droite, en reportant mon poids sur les avirons tout en tenant les genoux écartés et resserrés, sans omettre de penser à mon assiette pour autant, je revins finalement jusqu’à lui.
— Doucement et régulièrement, disait-il. Comme ça. Parfait. Il ne vous manque qu’un peu de pratique.
Je récupérai la bouteille de lait et la fourrai dans ma poche.
— Que j’aurai amplement la possibilité d’acquérir. En route. Où est le professeur Peddick ?
Il regarda de tous côtés, étonné de ne pas le voir.
— Il n’est pas revenu du bureau de poste ?
— Non, nous devrions partir à sa recherche.
Je descendis amarrer le canot, pendant que Terence fixait Cyril avec sévérité.
— Mieux vaut que l’un de nous reste à bord. Au cas où il arriverait entre-temps.
— Excellente idée.
Pendant son absence, je pourrais nourrir le chat et le laisser se dégourdir les pattes.
— Allez-y, Ned. Vous êtes plus fort que moi en histoire.
Il sortit sa montre.
J’en profitai pour ramasser le sac de voyage et le dissimuler dans mon dos.
Il referma brusquement le boîtier.
— Dix heures ! J’aurais dû insister pour le ramener à Oxford sitôt après son sauvetage.
— Le temps pressait. Et n’est-il pas inaccessible à la raison lorsqu’il a décidé quelque chose ?
— C’est une force irrésistible, au même titre que Guillaume le Conquérant. Et elle sera fiancée, à notre arrivée.
— Fiancée ? À qui ?
Je sentais renaître l’espoir. Elle avait dû lui parler d’un jeune homme dont le nom commençait par un C.
— Comment voulez-vous que le sache ? Mais une fille aussi belle et intelligente doit avoir des douzaines de prétendants. Où est-il ? Nous n’atteindrons jamais Muchings End, à cette allure.
— Bien sûr que si. On ne peut lutter contre son destin. Pensez à Roméo et Juliette, Héloïse et Abélard.
— Ah, qu’il est donc cruel le destin qui me tient, ne fût-ce qu’un seul jour, loin de celle que j’aime !
Il se tourna pour regarder vers l’aval, songeur, et je m’échappai avec le sac de voyage.
Cyril me suivit en trottinant.
— Ne bouge pas d’ici ! lui ordonnai-je sur un ton péremptoire.
Et nous entrâmes tous trois dans le village.
J’ignorais où se trouvait le bureau de poste, mais il n’y avait que deux commerces : une épicerie et un magasin avec des cannes, des épuisettes et des pots de fleurs dans la vitrine. Je tentai ma chance dans la boutique d’articles de pêche.
— Pourriez-vous me dire où je dois aller pour envoyer un télégramme ? demandai-je à une vieille dame souriante en bonnet de dentelle.
Qui me faisait penser à la brebis de De l’autre côté du miroir.
— Vous faites du canotage ? J’ai de très belles assiettes avec des vues du Moulin d’Iffley et l’inscription « Joyeux Souvenir de la Tamise ». Vous vous dirigez vers l’amont ou l’aval ?