Et, chose sidérante, nous appareillâmes sans encombre. Le soleil se reflétait sur les flots paisibles et déserts, parcourus par une brise vivifiante. Je pensais à mon assiette, gardais les genoux à la fois écartés et serrés, évitais de plumer et d’attraper des crabes, conservais l’allure et souquais ferme, et à midi nous franchîmes l’écluse de Clifton. Je pus voir la falaise de calcaire de Clifton Hampden et l’église juchée à son sommet.
D’après la carte, nous avions atteint le passage « le moins pittoresque de la Tamise ». Il était d’ailleurs conseillé de prendre le train pour s’épargner ces visions accablantes. En regardant les prairies striées de haies fleuries et les berges bordées de hauts peupliers, il m’était difficile d’imaginer à quoi ressemblait le reste.
Je voyais des fleurs partout. Des boutons-d’or et des panais dans les prés, des lis et des iris au bord de l’eau, des roses et des gueules-de-loup entrelacées de lierre dans les jardins des écluses. Il y en avait même dans le fleuve : les coupes roses des nénuphars et les houppes blanc et pourpre des roseaux. Des libellules irisées filaient le long des berges et des papillons géants coupaient la route de notre canot, lorsqu’ils ne venaient pas faire de courtes haltes sur nos bagages au risque de les déséquilibrer.
Nous pouvions entrevoir dans le lointain une tour qui dépassait d’un bosquet d’ormes. Il ne manquait qu’un arc-en-ciel et je ne m’étonnais plus du sentimentalisme parfois qualifié d’excessif que la nature inspirait aux contemporains.
Terence prit les avirons et nous passâmes devant un cottage au toit de chaume paré de liserons, pour nous diriger vers un pont de pierres dorées.
Il me le désigna.
— Ce qu’ils ont fait est impardonnable. La voie ferrée enjambe la Tamise, sans parler des talus éventrés et des usines à gaz. Ils ont totalement détruit le paysage.
Nous glissâmes sous l’arche. Il y avait très peu d’embarcations, et deux hommes qui péchaient dans une barque à fond plat amarrée sous un hêtre nous saluèrent de la main et nous montrèrent un impressionnant chapelet de poissons. Je me félicitai que le professeur Peddick se fût endormi. Ainsi que la Princesse Arjumand.
Je lui avais jeté un coup d’œil quand Terence m’avait remplacé. Recroquevillée au fond du sac de voyage et dormant paisiblement avec ses petites pattes calées sous son menton, elle ne me semblait pas à même de modifier le cours de l’histoire et encore moins de détruire tout l’univers. Mais on aurait pu en dire autant de la fronde de David, des moisissures de Fleming ou du baril plein d’articles de bric et de broc dont Abraham Lincoln avait fait l’acquisition pour un dollar à une brocante.
Dans un système chaotique, la moindre chose – et peu importait que ce fût un chat ou une charrette – pouvait jouer un rôle déterminant. Le baril précité contenait une édition complète des Commentaires de Blackstone que le futur président des États-Unis n’aurait jamais eu les moyens de s’offrir. C’était grâce à cela qu’il avait pu devenir avocat et se lancer dans la politique.
Cependant, un tel ensemble incluait des boucles et des éléments modérateurs qui annulaient les effets de la plupart des interférences. Peu de tempêtes coulaient des armadas, la majeure partie des pourboires ne changeaient pas le cours d’une révolution et rares étaient les objets achetés aux puces qui ne servaient pas uniquement de nids à poussière.
Et les probabilités pour qu’un chat modifie le destin de l’humanité, même s’il s’absentait quatre jours, étaient infinitésimales, surtout si nous continuions à progresser aussi rapidement.
Terence déballa le pain et le fromage dont il avait fait l’emplette à Abingdon.
— Ma foi, si nous conservons cette allure, nous atteindrons l’écluse de Day d’ici une heure. Il n’y a personne, ici.
À l’exception des trois occupants d’un canot qui remontait le fleuve. En blazer et moustache, ils étaient accompagnés d’un petit chien qui se dressait en proue. Lorsqu’ils furent plus proches, je pus entendre distinctement leurs propos.
— N’est-ce pas bientôt ton tour, Jay ?
— Tu rames depuis seulement dix minutes, Harris, répondit celui allongé à l’avant.
— Ah ! Alors, à quelle distance se trouve la prochaine écluse ?
Le troisième, qui était le plus corpulent, demanda :
— Quand nous arrêterons-nous pour le thé ?
Puis il prit un banjo.
Le chien nous aperçut et se mit à aboyer.
— Tais-toi, Montmorency ! Ton attitude est inconvenante.
— Terence ! Ce canot !
Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.
— Il ne risque pas de nous aborder… Si vous tenez fermement les drosses.
Le joueur de banjo gratta son instrument qui semblait désaccordé et se mit à chanter après quelques mesures.
— Oh, ne chante pas, George ! dirent à l’unisson ses compagnons.
— Et ne t’avise pas de chanter toi non plus, Harris, ajouta Jay.
— Pourquoi ?
— Parce que tu crois seulement savoir pousser la chansonnette, fit George.
— Oui, surenchérit Jay. Tu te rappelles la chanson de l’Amiral ?
— Et il digue digue digue digue digue don, entonna George.
— Ce sont eux ! m’exclamai-je. Terence, ces trois hommes dans un bateau… Ce sont Trois hommes dans un bateau !
— Ça me paraît évident.
— Sans parler du chien.
— Du chien ? Vous appelez ça un chien ?
Il regarda avec fierté Cyril qui ronflait au fond du canot.
— Cyril n’en ferait qu’une bouchée.
— Trois hommes dans un bateau. La boîte d’ananas, le banjo de George et le labyrinthe.
— Quel labyrinthe ?
— Vous savez, le labyrinthe de Hampton Court où Harris est allé avec cette carte, suivi par tous ces gens. Quand ils se sont perdus et ont dû réclamer l’aide du gardien pour qu’il vienne les tirer de là.
Je me penchai pour mieux voir. C’étaient bien Jerome K. Jerome et ses deux amis (sans parler du chien) qui effectuaient leur voyage historique sur la Tamise. Ils ignoraient qu’un siècle et demi plus tard ils seraient célèbres, que leurs aventures avec le fromage, la chaloupe à vapeur et les cygnes raviraient d’innombrables générations de lecteurs.
— Attention à votre nez ! dit Terence.
Et je déclarai :
— Oui, tout juste. J’adore ce passage où Jerome traverse l’écluse de Hampton Court, que quelqu’un crie « Attention à votre nez ! » et qu’il s’imagine que l’inconnu se réfère à son appendice nasal alors qu’il veut en fait l’avertir que la proue du canot s’est coincée sous un des renforts des portes de l’écluse !
— Ned !
Les trois hommes dans un bateau agitèrent la main et crièrent. Jerome K. Jerome se leva et gesticula.
Je l’imitai.
— Bon voyage ! Et prenez garde aux cygnes ! leur conseillai-je avant de basculer en arrière.
Mes pieds s’élevèrent, les pelles des avirons s’abattirent dans les flots avec bruit et la pile de bagages s’effondra. Désormais sur le dos, je tendis la main vers le sac de la Princesse et tentai de m’asseoir.