— Non, madame. J’appartiens à une très vieille famille anglaise. Elle remonte à la Conquête, et tout ça. J’ai parmi mes ancêtres des croisés qui ont combattu aux côtés de Richard Cœur de Lion.
— On dirait pourtant un nom irlandais.
— C’est le gentil jeune homme dont je vous ai parlé, mère. Celui que j’ai rencontré au bord de la Tamise et auquel j’ai demandé de chercher la Princesse Arjumand. Et il l’a retrouvée !
— Au bord de la Tamise ? Seriez-vous un marinier ?
Et je crus qu’on avait déversé de l’azote liquide dans la pièce.
— Non madame. Étudiant. Deuxième année. Balliol.
— Oxford ! renifla le colonel Mering. Pouah !
Tout laissait présumer que nous serions mis à la porte dans quelques minutes, et je m’en félicitai étant donné que Tossie faisait toujours autant d’effet sur Terence. Le continuum devait se régénérer, à présent que la « très chère Juju » était revenue à son point de départ. Je l’espérais, à tout le moins.
J’espérais aussi pouvoir m’entretenir avec Verity avant d’être expulsé de la propriété. Après m’avoir lancé ce regard joyeux, à notre arrivée, elle ne m’avait plus prêté attention et il me fallait absolument découvrir ce que lui avaient dit T.J. et M. Dunworthy. S’ils lui avaient dit quelque chose, bien entendu.
— C’est à Oxford qu’on vous apprend à entrer par effraction chez les gens ? demanda Mme Mering.
— N… non, vous nous avez invités…
— Je m’adressais aux esprits !
— Suppose que vous faites des études « modernes », grommela le colonel.
— Non, mon colonel. Sciences humaines, mon colonel. Et voici mon tuteur, le professeur Peddick.
— Il n’était pas dans nos intentions de faire intrusion chez vous, intervint ce dernier. Ces étudiants m’avaient aimablement proposé de me conduire à Runnymede quand…
La température venait de remonter de quelques degrés et j’avais l’impression que le colonel souriait sous sa moustache.
— Arthur Peddick ? Auteur des Caractéristiques physiques des Shubunkin japonais ?
— Auriez-vous lu cet ouvrage ?
— Si je l’ai lu ? Vous ai écrit il y a une semaine au sujet de mon ryunkin nacré aux yeux globuleux ! Quelle surprenante coïncidence !
Peddick le lorgna à travers son pince-nez.
— Hmm, je m’en souviens. Je n’ai pas trouvé le temps de vous répondre. Une espèce fascinante, les ryunkin.
— Sidérant que vous ayez chaviré juste ici. Quelles sont les probabilités ? Astronomiques.
Je regardai Verity, qui semblait partager cette opinion.
— Dois vous faire voir mon télescope noir. Magnifique spécimen. Originaire de Kyoto. Baine, une lanterne !
— Oui, monsieur.
Le colonel prit le bras du professeur pour le guider dans le labyrinthe de meubles vers les portes à la française.
— Et un goujon strié de trois livres. Pris la semaine dernière.
— Mesiel ! lança sèchement son épouse. Où allez-vous ?
— Au bassin, très chère, montrer mes poissons rouges au professeur.
— À cette heure ? C’est de la folie. Il va prendre froid, avec ses effets trempés.
Le colonel remarqua que la manche qu’il agrippait était ruisselante.
— Exact. Baine, trouvez-lui de quoi se changer.
— Oui, monsieur.
— M. Henry et M. St. Trewes auraient également besoin de vêtements secs, intervint Verity.
— Oui, mademoiselle.
— Et apportez du brandy, fit le colonel.
— Et du poisson, rappela Tossie.
Mme Mering redescendit le thermostat en déclarant :
— Je doute que ces messieurs aient le temps de boire quelque chose. Il est tard et ils veulent certainement regagner leur auberge. Je présume qu’ils sont au Cygne ?
— Eh bien…
— Pas en entendre parler. Trop vulgaire. Sanitaires épouvantables. Restez ici ! De la place pour vous et vos amis. Aussi longtemps que vous voulez. Baine, dites à Jane de préparer des chambres pour ces messieurs.
Baine, qui avait fort à faire pour servir le brandy, aller chercher une lanterne et trouver de quoi vêtir la moitié des personnes présentes, répondit aussitôt :
— Oui, monsieur.
Et il sortit de la pièce.
— Et amenez leurs bagages, ajouta le colonel Mering.
— Je crains que nous n’en ayons plus, fit Terence. Nous sommes chanceux d’avoir pu atteindre la berge, après notre naufrage.
— J’ai perdu un goujon albinos magnifique, précisa le professeur Peddick. Il avait des nageoires dorsales extraordinaires.
— Faudra le reprendre. Baine, essayez de récupérer leur canot et leurs biens. Où est cette lanterne ?
Je m’étonnais que Baine lût Carlyle plutôt que Marx, tant il était opprimé.
— Je vais la chercher, monsieur.
— Je vous l’interdis ! Il est trop tard pour aller au bassin, lança Mme Mering. Canoter ! En pleine nuit. Vous auriez pu franchir un déversoir et vous noyer.
La température venait de chuter en flèche, et je sus à son expression qu’elle regrettait que nous en ayons réchappé.
— Je suis certaine qu’ils sont épuisés.
— Cela ne fait aucun doute, approuva le vicaire. Je vous laisse. Bonne nuit, madame Mering.
Elle lui présenta sa main.
— Oh, révérend, je suis désolée qu’aucun esprit ne se soit manifesté.
— Ce n’est que partie remise. J’attendrai impatiemment notre prochaine incursion dans le monde du paranormal. Et nous nous reverrons après-demain. Ce sera une réussite, avec vous et votre charmante fille pour assistantes.
Il lança une œillade à Tossie et je me demandai s’il n’était pas notre mystérieux monsieur C.
— Nous sommes ravies de pouvoir nous rendre utiles, dit Mme Mering.
— Nous manquons de nappes.
— Baine, portez-en immédiatement une douzaine à la cure.
Que ce majordome consacrât ses loisirs à noyer les animaux domestiques et non leurs maîtres me laissait perplexe.
— Enchanté d’avoir fait votre connaissance, nous dit le vicaire sans quitter Tossie des yeux. Et si vous êtes encore là, j’aimerais étendre mon invitation…
— Je doute que ces messieurs s’attardent, fit Mme Mering.
— Oh ? Alors, bonne nuit.
Baine lui remit son chapeau et il prit congé.
— Tu aurais tout de même pu saluer le révérend Arbitage, reprocha Mme Mering à sa fille.
Et je dus le biffer de la liste.
— Professeur Peddick, devez au moins voir mon ryunkin nacré aux yeux globuleux, insistait le colonel. Baine, où est cette lanterne ? Une coloration parfaite…
— Ahhhhh ! fit Mme Mering.
— Quoi ? voulut savoir Terence.
Et tous se tournèrent vers les portes à la française, s’attendant à y voir un ectoplasme.
Verity tendait déjà la main vers le flacon des sels.
— Que se passe-t-il, tante Malvinia ?
Mme Mering tendait un doigt tremblant vers Cyril qui se réchauffait près du feu.
— Là ! Qui a laissé entrer ce monstre ?
Le bouledogue se leva, visiblement vexé, et Terence se hâta d’aller agripper son collier.
— Je… Moi, madame.
— C’est Cyril, le chien de M. St. Trewes, expliqua Verity. Ce fut à cet instant que l’instinct de Cyril prit le dessus et qu’il s’ébroua, ce qui imprima des balancements inouïs à ses bajoues.
— Oh, l’immonde créature ! Baine, débarrassez-nous-en immédiatement !
Le majordome s’avança et je crus avoir affaire à un tueur en série d’animaux de compagnie.
— Je m’en charge, déclarai-je.
— Non, moi, fit Terence. Viens, Cyril.