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Le bouledogue le dévisagea, n’en croyant pas ses oreilles.

— Désolé, il était avec nous dans le canot et…

— Baine, conduisez M. St. Trewes à l’écurie. Dehors ! Mme Mering avait ajouté cela à l’intention de Cyril, qui franchit les portes à la française tel un boulet de canon en entraînant son maître dans son sillage.

— Le vilain chienchien a n’est parti et la gentille Juju n’a plus à avoir peur, commenta Tossie.

Mme Mering leva la main à son front, comme au théâtre.

— Oh, c’en est trop !

Verity lui fourra les sels sous le nez.

— Tenez-les, je vais conduire M. Henry à sa chambre.

— Verity ! La bonne est là pour ça !

Et l’intonation de Mme Mering me confirma ses liens de parenté avec Lady Schrapnell.

— Oui, ma tante.

Verity traversa la pièce en remontant ses jupes, afin qu’elles n’emportent ni les pieds de griffon d’une table ni le guéridon tarabiscoté de l’aspidistra. En tendant la main vers le gland de la cloche, elle me murmura :

— Je suis si heureuse de vous revoir. Je me suis fait un sang d’encre.

— Je…

— Guide-moi jusqu’à mon lit, Tossie, ordonna Mme Mering à sa fille. Je suis toute retournée. Verity, dites à Baine de m’apporter une tasse de camomille. Mesiel, cessez d’importuner le professeur avec vos histoires de poissons.

Colleen arriva et reçut pour instructions de s’occuper de moi.

— Oui, madame.

Après s’être inclinée bien bas, la servante me précéda vers l’escalier et s’arrêta pour allumer une lampe.

Le dépouillement n’était pas encore considéré comme une preuve de bon goût, à l’époque victorienne. Entre les murs du couloir tapissés du sol au plafond de portraits de divers ancêtres des Mering, on trouvait un porte-parapluies, un buste de Darwin, une grande fougère et une statue de Laocoon autour duquel s’entortillait un énorme boa.

Colleen me précéda jusqu’au milieu du passage et s’arrêta devant une porte. Elle l’ouvrit, fit une courbette et la tint ouverte.

— Votre chambre, monsieur.

Cette pièce était moins encombrée que le salon. Elle ne contenait qu’un lit, une table de toilette, une table de chevet, une chaise, un fauteuil recouvert de chintz, un bureau, un miroir et une immense penderie qui occupait toute une paroi… une excellente chose, étant donné que la tapisserie représentait un treillage qu’escaladaient des liserons bleus monstrueux.

La bonne posa la lampe sur la table de chevet et alla prendre un broc sur la table de toilette.

— Je vais vous apporter de l’eau chaude, monsieur.

Sur ces mots, elle s’éclipsa.

Je regardai autour de moi et établis que le principe de base consistait à « tout dissimuler ». Le lit disparaissait sous un couvre-lit recouvert d’un machin ajouré. La coiffeuse et le bureau étaient encombrés de bouquets de fleurs séchées et de napperons bordés de dentelle, et la table de nuit était drapée d’un foulard en cachemire sur lequel était posé un carré au crochet.

Même les articles de toilette étaient glissés dans des étuis tricotés. Je les pris et les examinai, en espérant qu’ils étaient plus faciles à utiliser que les ustensiles de cuisine. Je reconnus immédiatement des brosses à cheveux, un blaireau et un bol de savon à barbe.

Pour nous éviter de nous balafrer, le XXe nous fournissait des dépilatoires. J’avais employé un tel produit avant d’aller à ma première vente de charité, mais son effet ne durerait pas jusqu’à la fin de mon séjour à Muchings End. L’invention du rasoir mécanique était-elle antérieure à 1888 ?

Je retirai la pochette d’une boîte laquée, l’ouvris et obtins la réponse à ma question. Elle contenait deux petits sabres à manche d’ivoire d’aspect redoutable.

J’entendis approcher. La servante entra avec le broc et effectua une autre génuflexion.

— Votre eau, monsieur. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas à sonner.

Elle désigna un long ruban brodé de violettes qui pendait au-dessus du lit, et je me félicitai d’avoir vu Tossie utiliser un tel cordon que j’aurais autrement pris pour une décoration.

— Merci, Colleen.

Elle interrompit une nouvelle révérence pour torsader son tablier, visiblement mal à l’aise.

— Je vous demande pardon, monsieur. C’est Jane.

— Oh, désolé ! Je croyais que vous vous appeliez Colleen.

Elle tortilla plus encore le tissu.

— Non, monsieur. C’est Jane, monsieur.

— Eh bien, alors… Merci, Jane.

Elle parut soulagée.

— Bonne nuit, monsieur.

Elle s’inclina, sortit et referma la porte.

Je regardai le lit, avec appréhension. Je ne pouvais croire que j’allais enfin bénéficier d’une nuit de repos. C’était trop beau pour être vrai. Un lit moelleux, de chaudes couvertures, une inconscience régénératrice. Pas de rochers, pas de chats disparus à chercher sous la pluie, pas de ventes de charité, pas de potiche d’évêque et, surtout, pas de Lady Schrapnell.

Je m’assis sur le matelas qui s’affaissa en dégageant des senteurs de lavande, et l’entropie prit le dessus. J’étais trop las pour me dévêtir. Je me demandai à quel point Colleen – non, Jane – serait outrée de découvrir que j’étais tout habillé, quand elle entrerait au matin.

Il me restait à décider ce que je dirais à Verity, mais cela pouvait attendre. Je serais bientôt frais et dispos, régénéré, débarrassé des séquelles du déphasage et à même d’analyser le problème. S’il y avait encore un problème. De nouveau comprimée contre les jabots de sa maîtresse, la Princesse Arjumand rétablirait l’équilibre du continuum et l’incongruité se résorberait. Et, dans le cas contraire, je trouverais un moyen de tout régler après une bonne nuit de sommeil.

Cette pensée était si réconfortante qu’elle m’insuffla l’énergie nécessaire pour ménager la bonne. Je me dépouillai de ma veste trempée et la suspendis à la colonne du lit, sur lequel je m’assis pour retirer mes bottines.

J’en avais enlevé une et la moitié d’une chaussette ruisselante, quand on frappa à la porte.

Ce devait être Jane qui m’apportait un autre broc d’eau chaude ou un essuie-plume. Bien que conscient que la vision d’un pied nu risquait de la choquer, je ne me sentais pas le courage de remettre ma chaussure.

Ce n’était pas la servante mais Baine, qui m’amenait le sac de voyage.

— J’ai le regret de vous annoncer que je n’ai pu récupérer qu’un de vos paniers, votre valise et ce sac malheureusement vide et endommagé.

Il désigna les entailles que j’avais pratiquées dans la toile pour permettre à la Princesse Arjumand de respirer.

— Il a dû franchir un déversoir avant d’atteindre la rive. Je le raccommoderai, monsieur.

Je ne souhaitais pas qu’il pût y découvrir des poils de chat.

— Non, ça ira comme ça.

— Je vous assure, monsieur. Il sera comme neuf.

— Merci, mais je m’en chargerai.

— Comme vous voudrez, monsieur.

Il alla tirer les rideaux de la fenêtre.

— Nous cherchons le canot. J’ai informé de l’incident l’éclusier de Pangbourne.

— Merci, répétai-je, impressionné par son efficacité.

— Les vêtements que contenait votre valise vont être lavés et repassés, monsieur. J’ai par ailleurs récupéré votre canotier.

— Merci.

— Il n’y a pas de quoi, monsieur.

J’avais cru qu’il me laisserait enfin, mais il s’incrustait.

Je me demandais ce que je devais faire pour m’en débarrasser. Donnait-on des pourboires aux majordomes ? J’essayai de me rappeler les cours subliminaux.