— Ce sera tout, Baine.
— Oui, monsieur.
Il s’inclina imperceptiblement, se dirigea enfin vers la porte et s’arrêta avant de la franchir.
— Bonne nuit, monsieur.
Il sortit. Je venais de m’asseoir sur le lit pour retirer la seconde chaussure quand on frappa.
C’était Terence.
— Dieu soit loué, vous êtes encore debout ! Il faut que vous m’aidiez. Nous avons un problème.
Chapitre douze
« … l’étrange comportement du chien pendant la nuit.
— Le chien n’a rien fait, pendant la nuit.
— C’est en cela que son comportement était étrange », fit remarquer Sherlock Holmes.
Le problème en question était Cyril.
— Dans l’écurie ! Il n’a encore jamais dormi à l’extérieur, disait Terence qui avait dû oublier notre bivouac sur l’île. Pauvre Cyril ! Abandonné dans les ténèbres ! Avec des chevaux pour toute compagnie !
Il faisait les cent pas.
— Le reléguer en un tel lieu est un acte barbare. Dans son état, qui plus est !
— Son état ?
— Il a les bronches fragiles.
— Sans doute tousse-t-il déjà. Vous devez aller le chercher et le dissimuler dans votre chambre.
— Moi ? Pourquoi pas vous ?
— Parce que Mme Mering se méfie de moi. Elle a dit au majordome de veiller à ce que cet animal dorme dehors. Cet animal !
— Comment le ferai-je entrer, en ce cas ?
— Ce n’est pas vous que Baine aura à l’œil. Ah, si vous aviez vu son expression quand je lui ai appris qu’il passerait la nuit là-bas. Il se sentait trahi. Tu quoque, fili !
— Je ne pourrai tromper la vigilance du majordome.
— Je sonnerai pour réclamer une tasse de cacao. Ça l’occupera. Vous êtes la pierre angulaire de cette opération. Ami fidèle, source limpide au milieu de ce désert aride !
Il ouvrit la porte et regarda dans le couloir.
— La voie est libre. J’attendrai cinq minutes pour vous laisser le temps de remettre vos chaussures. S’il vous voit, vous n’aurez qu’à lui dire que vous sortez fumer.
— Et s’il me surprend à mon retour avec Cyril ?
— Impossible. Je lui demanderai un verre de Château Margaux 1875. Ils ont d’excellents crus, dans ces manoirs.
Il scruta le passage puis referma sans bruit le battant et s’éclipsa. Je regagnai le lit et m’intéressai à mes pieds.
Ainsi que je l’ai déjà précisé, enfiler une chaussette humide n’est pas chose aisée, et mettre par-dessus une chaussure trempée l’est encore moins. Surtout quand on manque d’enthousiasme. Il me fallut bien plus de cinq minutes pour achever mes préparatifs et j’espérais que la cave à vins des Mering se situait à l’extrémité opposée de la demeure.
J’entrouvris la porte. Je ne vis personne dans le couloir – ni quoi que ce soit, d’ailleurs – et je regrettai de ne pas avoir prêté plus attention à la disposition des meubles et des statues.
L’obscurité était si profonde que j’envisageai d’aller chercher la lampe aux pendeloques en cristal. Qu’y avait-il de pire, me faire surprendre par Mme Mering lorsqu’elle verrait sa clarté ou lorsqu’elle entendrait Laocoon et son serpent voler en éclats sur le plancher ?
J’optai pour la seconde solution. Si les serviteurs étaient encore levés – et ils ne pouvaient s’être déjà couchés avec toutes les nappes qu’ils devaient laver et amidonner –, ils remarqueraient la lumière et viendraient s’enquérir de mes besoins. En outre, je m’accoutumais à la pénombre et il me suffirait de rester à égale distance de chaque cloison pour éviter une catastrophe.
J’avançai à tâtons vers l’escalier et percutai une grande fougère qui se balança sur son guéridon avant que je ne réussisse à la stabiliser. Je trébuchai ensuite sur une paire de chaussures.
Je me demandais ce qu’elles faisaient sur mon chemin quand je me tordis la cheville sur les bottines blanches de Tossie. Je me souvins alors de mon briefing subliminal. À la fin du XIXe siècle, les gens plaçaient leurs chaussures devant la porte de leur chambre pour que les serviteurs puissent les cirer. Après avoir préparé les nappes, fait du cacao et nagé dans la Tamise à la recherche des canots coulés, évidemment.
Ici, l’obscurité était moins profonde. Je m’aventurai sur les marches. La quatrième craqua et je regardai par-dessus mon épaule avec frayeur. Lady Schrapnell me foudroyait des yeux.
Mon cœur cessa de battre.
Lorsqu’il redémarra enfin, je remarquai qu’elle portait une fraise plissée et un casaquin en pointe, et je sus que Lady Schrapnell était toujours de l’autre côté du miroir et que j’étais confronté à une de ses ancêtres élisabéthaines. Je ne m’étonnais plus que les manoirs victoriens soient censés être hantés.
La suite du parcours s’avéra toutefois plus aisée, même si je fus saisi d’angoisse en croyant la porte principale verrouillée. Je frémissais à la pensée de devoir traverser le labyrinthe du salon quand je vis qu’il n’y avait qu’une targette, qui coulissa sans le moindre grincement. À l’extérieur, la lune brillait.
J’ignorais laquelle des nombreuses dépendances révélées par l’astre des nuits était l’écurie. Je tentai ma chance dans le poulailler avant que les hennissements des chevaux réveillés par les caquetages ne me fournissent une indication sur la direction à suivre.
Et Cyril fut si heureux de me revoir que je ravalai toutes les malédictions que j’avais préparées pour Terence.
— Viens, mon vieux. Mais ne fais aucun bruit. Comme Flush, quand Elizabeth Barrett Browning a fugué.
Et il me vint à l’esprit qu’elle devait se tirer de chez ses vieux plus ou moins à cette époque. Je me demandai alors comment elle avait réussi à descendre l’escalier et sortir d’une maison plongée dans une obscurité totale sans s’estropier. D’autant plus qu’elle emportait une valise et un cocker. Les contemporains commençaient à m’inspirer du respect.
Pour Cyril, ne pas faire de bruit consistait à se contenter de renifler à intervalle régulier. Arrivé au milieu des marches, il s’arrêta net pour fixer le portrait de l’ancêtre de Lady Schrapnell.
— Rassure-toi, ce n’est qu’un tableau. Tu n’as pas à avoir peur. Attention à la fougère.
Nous atteignîmes ma chambre sans incident. Je refermai la porte et m’y adossai, soulagé.
— Brave garçon. Flush serait fier de toi, le félicitai-je avant de constater qu’il avait une chaussure noire dans sa gueule. Non !
Je plongeai, pour la récupérer.
— Donne-moi ça !
Les bouledogues sont le résultat de croisements destinés à leur permettre de se suspendre par les crocs au mufle d’un taureau. Cyril avait en ce domaine conservé toute sa ténacité. Je tirai et fis levier sans obtenir de résultat. Je lâchai prise.
— Pose ça. Sinon je te ramène à l’écurie.
Il soutint mon regard, sans obtempérer.
— Je ne plaisante pas. Je me fiche que tu attrapes une bonne pneumonie.
La menace dut porter ses fruits, car il se coucha et restitua l’objet du délit.