Je m’en saisis en espérant qu’il appartenait au professeur Peddick, trop accaparé par ses théories pour prêter attention aux marques laissées par les crocs, ou à Terence qui l’aurait bien mérité. Hélas, c’était une bottine de dame. Noire et non blanche comme celles de Verity et de Tossie.
— Elle est à Mme Mering ! fis-je en l’agitant devant son nez aplati.
Et il s’assit, tout joyeux, croyant sans doute que je voulais jouer.
— C’est pas de la blague ! Regarde ça !
Mais lorsque j’eus essuyé avec ma manche la pellicule de bave, je pus constater que les dommages étaient insignifiants. Je ressortis en lui intimant :
— Reste ici !
Toutefois, la pénombre m’empêchait de voir où manquait une chaussure et je n’avais aucun désir d’être surpris à quatre pattes devant le trou de serrure de la chambre des Mering.
Je retournai prendre la lampe pour éclairer le couloir. Je vis une bottine solitaire dont me séparaient Laocoon et son serpent, Darwin et un guéridon sur lequel trônait une fougère démesurée.
Je venais de remettre la lampe à sa place et de rouvrir le battant quand j’entendis la voix de la maîtresse de maison.
— … j’ai vu une lumière. Une clarté surnaturelle qui dansait dans les airs. L’aura d’un esprit, Mesiel ! Il faut vous lever !
Je refermai la porte, soufflai la mèche et rampai vers mon lit. Cyril s’était déjà douillettement blotti entre les oreillers.
— C’est ta faute, lui reprochai-je en un murmure.
Avant de remarquer que je tenais toujours la chaussure de Mme Mering.
Je la fourrai sous les couvertures, estimai que ce serait une pièce à conviction accablante, la cachai sous le lit, me ravisai et la glissai entre les ressorts et le matelas. Cela fait, je m’assis dans le noir pour tendre l’oreille et tenter de déterminer ce qui se passait. Les ronflements de Cyril couvraient les voix et nul rai de lumière ne filtrait du couloir.
J’attendis quelques minutes supplémentaires puis retirai mes chaussures et regagnai le seuil sur la pointe des pieds. J’entrebâillai le battant sur les ténèbres et un profond silence. Je revins vers le lit, toujours sur la pointe des pieds, et meurtris mon gros orteil contre la psyché et mon tibia contre la table de chevet. Je rallumai la lampe et m’apprêtai à me coucher.
La tension nerveuse avait épuisé mes forces, mais je me dévêtis en étudiant le mode de fixation de mon col et de mes bretelles. J’allai ensuite devant le miroir défaire ma cravate, afin d’être certain de pouvoir la renouer au lever. Des précautions d’ailleurs superflues, étant donné que je me trancherais la gorge en me rasant. Si je n’avais pas été démasqué et expulsé en tant que voleur de chaussure ou fétichiste du pied.
Je retirai mes chaussettes toujours trempées, enfilai la chemise de nuit et me glissai entre les draps. Les ressorts s’affaissaient, le matelas de plumes était privé de toute densité, la literie était glacée et Cyril s’était approprié toutes les couvertures. Mais c’était merveilleux.
J’allais enfin bénéficier des soins de cet infirmier de la nature qui oint d’un baume reconstituant toutes les blessures… un doux sommeil réparateur.
Quand on frappa.
Mme Mering ! pensai-je en cherchant sa chaussure du regard. Ou un fantôme. Ou le colonel, qu’elle avait réussi à faire lever.
Je ne voyais cependant aucune lumière et, quoique répétés, les coups étaient discrets. C’est Terence, en conclus-je. Il voulait récupérer Cyril, à présent que j’avais fait le plus pénible.
Je n’en avais toutefois pas la preuve formelle, et j’allumai la lampe, enfilai la robe de chambre et repoussai le couvre-lit sur Cyril afin de le dissimuler.
J’ouvris la porte, sur Verity en chemise de nuit.
— Que faites-vous là dans cette tenue ? lui susurrai-je. Nous sommes à l’époque victorienne.
— Je sais, chuchota-t-elle en se glissant dans la pièce. Je dois absolument vous parler avant d’aller faire mon rapport à M. Dunworthy.
— Quelqu’un pourrait venir.
Le vêtement n’attentait aucunement à la pudeur, avec ses longues manches et son col boutonné jusqu’au menton, mais je ne pensais pas que Terence, le majordome ou Mme Mering seraient sensibles à cet argument.
D’autant plus qu’elle s’assit sur mon lit.
— Aucun risque. Ils sont couchés et l’épaisseur des murs des manoirs victoriens garantit la confidentialité de notre conversation.
— Terence est passé me voir, et Baine également.
— Que voulait-il ?
— Me dire qu’il n’avait pu sauver les bagages. Quant à Terence, il m’a demandé d’aller récupérer Cyril dans l’écurie.
Cyril qui sortit en cillant de sous les couvertures sitôt qu’il entendit prononcer son nom.
Verity le salua et tapota sa tête, qu’il fit reposer sur ses genoux.
— Et si Terence revenait ?
— Je me cacherai. Vous ne pouvez imaginer comme j’ai été heureuse de vous revoir, Ned. À notre retour de chez Mme Iritosky, la Princesse Arjumand n’était toujours pas là et Mme Mering m’a vue quand je suis allée à la gloriette afin de me présenter au rapport. J’ai prétexté que j’avais aperçu un esprit et que je le poursuivais, et elle a alors insisté pour que toute la maisonnée se lève et batte les fourrés, ce qui m’a empêchée de regagner notre époque. Je n’avais pas la moindre idée de ce qui s’était produit.
C’était vraiment dommage. La naïade était assise sur mon lit, en chemise de nuit, avec ses cheveux auburn préraphaélites tombant librement dans son dos. Elle était là et me souriait, et j’allais devoir tout gâcher. Je n’avais pas le choix. Elle ajoutait :
— Ce matin, j’ai accompagné Tossie à l’église et…
Quand je passai aux aveux.
— C’est moi qui ai ramené le chat. Je l’avais dans mes bagages. M. Dunworthy a dû me le dire, mais j’étais trop déphasé pour y prêter attention.
— Je sais.
— Quoi ?
Et je me demandai si je ne faisais pas une rechute.
— Je suis allée là-bas cet après-midi, et il m’en a informée.
— Mais…
Interprétais-je correctement ses propos ? Si elle revenait de 2057 et me souriait encore, alors…
— J’aurais dû m’en douter, en vous voyant à Iffley. Offrir des vacances à ses historiens ne lui ressemble guère, surtout à deux semaines de la consécration.
— Je n’ai découvert le chat qu’après notre rencontre, en cherchant un ouvre-boîte. Vous souhaitiez que j’éloigne Terence de Muchings End, mais ramener la Princesse Arjumand m’a paru prioritaire. Nous avions prévu de nous arrêter à Streatley, et j’aurais pu l’apporter à la faveur de la nuit si Terence n’avait continué de ramer et si elle ne s’était pas mise à miauler. Cyril est tombé dans la Tamise, le canot a chaviré et… vous connaissez la suite. J’espère avoir bien agi.
Elle paraissait en douter.
— Qu’y a-t-il ? Vous estimez que j’aurais dû la laisser au XXIe siècle ?
— Je ne sais pas.
— Il fallait qu’elle revienne avant que d’autres incongruités se produisent.
— L’ennui, c’est qu’elle n’a peut-être plus sa place à cette époque.
— Quoi ?
— Quand M. Dunworthy a été informé des problèmes qui se posaient à Coventry, il a annulé ses instructions.
— Mais… n’étais-je pas censé rapporter la Princesse Arjumand ? Vous avez dit que les deux incidents n’étaient pas liés.
— T.J. a comparé les décalages aux résultats des recherches de Fujisaki, et comme le premier saut avait été normal ils en ont déduit que c’était un événement insignifiant.
— Le transfert d’un être vivant a nécessairement des répercussions.