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— On peut en conclure que la princesse Arjumand aurait dû disparaître, se noyer.

C’était absurde.

— Son cadavre serait resté à cette époque.

— C’est ce qu’a étudié Fujisaki. En se décomposant, il serait devenu insignifiant.

Autrement dit, il n’aurait eu de l’importance que pour quelques poissons affamés. Poussière, tu redeviendras poussière.

— La soustraire à son milieu spatio-temporel n’aurait eu aucune conséquence.

— Si vous n’avez pas chamboulé le continuum en l’emportant dans l’avenir, je l’ai fait en la ramenant.

— C’est possible, et j’ai cru que M. Dunworthy avait envoyé Finch vous dire de la noyer.

— Non ! Personne ne tuera personne.

Elle me récompensa par un sourire.

— En ce cas, nous n’avons qu’à la remporter à notre époque et… Non, ça ne tient pas debout. Si elle s’était noyée, les conséquences auraient été les mêmes. Les Mering seraient allées à Oxford, où Tossie aurait rencontré Terence.

— C’est ce que j’ai essayé de faire comprendre à M. Dunworthy. Mais, selon Fujisaki, l’incident n’aurait eu aucune répercussion historique.

— En d’autres mots, tout serait redevenu comme avant si je n’étais pas intervenu.

— Tout est ma faute.

— Vous ne pouviez pas la laisser mourir.

— Non. Et ce qui est fait est fait. Il faut que j’aille réclamer de nouvelles instructions.

— Nous disposons du journal de Tossie. Si on y trouve des références à la Princesse Arjumand après le sept, c’est que son heure n’avait pas sonné. La graphologue…

— Elle n’a déchiffré son nom qu’au cours des jours qui ont suivi l’incident, sans interpréter le contexte. Nous ne savons pas si Tossie a narré sa disparition ou sa noyade.

Elle se leva.

— Je dois aller faire mon rapport. Que s’est-il passé, après que vous l’avez découverte dans vos bagages ? Quand en avez-vous parlé à Terence et au professeur Peddick ?

— Je l’ai cachée dans un sac de voyage jusqu’à notre arrivée à Muchings End. Terence croit que je l’ai trouvée sur la berge lors de notre… « accostage » n’est pas le terme qui convient.

— Vous êtes donc le seul à l’avoir vue ?

— Je ne pourrais pas l’affirmer. Elle s’est enfuie à deux reprises. La première fois sur une île et la seconde à Abingdon.

— Elle a réussi à sortir du sac ?

— Non, je l’ai laissée se dégourdir les pattes.

— Vous l’avez laissée se dégourdir les pattes ?

— Je la croyais apprivoisée.

— Apprivoisée ? Une chatte ? J’espère qu’elle n’a eu de contacts avec personne ?

— Non.

— C’est déjà ça. Quant à Tossie, elle n’a rencontré aucun autre prétendant indésirable depuis notre retour.

— Ni notre monsieur C, je présume ?

— Non. Je n’ai pas pu jeter un coup d’œil à son journal, mais la graphologue a peut-être déchiffré son nom ou une des références à la Princesse Arjumand. Je vais les informer qu’elle est ici et…

— Il y a une autre chose qu’ils doivent savoir…

— Que le colonel Mering a écrit au professeur Peddick ? Je trouve moi aussi cette coïncidence inquiétante.

— Il y a pire. Par ma faute, Terence a raté la nièce du professeur Peddick.

J’expliquai ce qui s’était passé à la gare.

— Je le dirai à M. Dunworthy. Les rencontres…

On frappa.

Et nous nous figeâmes.

— Qui est là ?

— Baine, monsieur.

Je me tournai vers Verity pour murmurer :

— Puis-je lui dire que je dors ?

— Non.

Après avoir rabattu les couvertures sur Cyril, elle s’accroupit pour se glisser sous le lit.

Je la retins par le bras et tendis le doigt.

— La penderie, chuchotai-je avant d’ajouter, cette fois à voix haute : J’arrive, Baine. Une minute.

Verity plongea dans le placard. Je poussai le battant, le rouvris pour décoincer sa chemise de nuit, le refermai, m’assurai que nulle partie de Cyril n’était visible et me positionnai entre le seuil et le lit.

— Entrez.

Baine apparut, avec une pile de linge repassé.

— Nous avons retrouvé votre canot, monsieur.

Il se dirigea vers la penderie.

Je m’interposai.

— S’agit-il de mes chemises ?

— Non, monsieur. Je les ai empruntées aux Chattisbourne, dont le fils est en Afrique du Sud. En attendant que vous vous fassiez envoyer vos propres affaires.

Mes propres affaires ? Où devrai-je lui dire de les réclamer ? Mais j’avais des problèmes plus immédiats.

— Posez-les sur le bureau.

— Oui, monsieur.

Il les rangea avec soin dans le tiroir du haut.

— Les Chattisbourne ont également prêté un costume habillé et un en tweed, que je fais nettoyer et retoucher.

— Parfait. Je vous remercie, Baine.

— Oui, monsieur.

Et il ressortit sans que j’aie à insister.

— Il s’en est fallu de peu… murmurais-je lorsqu’il revint avec un plateau.

S’y trouvaient une tasse en porcelaine, un pot en argent et une petite assiette de biscuits.

— J’ai pensé que vous apprécieriez un peu de cacao, monsieur.

— Merci.

Il posa le tout sur la table de chevet.

— Souhaitez-vous que je vous serve, monsieur ?

— Non, merci.

— Il y a des couvertures supplémentaires dans la penderie, monsieur. Voulez-vous que j’aille les chercher ?

— Non ! Ce sera tout, Baine.

— Oui, monsieur.

Mais il restait là, visiblement gêné.

— Monsieur, si je puis me permettre…

Il devait savoir que Verity se cachait dans ma chambre ou que j’étais un imposteur. Ou les deux.

— De quoi s’agit-il ?

— Je… je désirais vous dire…

Il était à présent livide.

— … vous dire à quel point je vous suis reconnaissant d’avoir ramené la Princesse Arjumand.

Ce qui me sidéra.

— Reconnaissant ?

— Oui, monsieur. M. St. Trewes m’a dit que vous l’avez retrouvée après votre naufrage. Sans doute estimez-vous que quelqu’un de ma condition ne devrait pas vous importuner en vous confiant ses états d’âme, monsieur, mais Mlle Mering aime tant cet animal que je ne me le serais jamais pardonné, s’il lui était arrivé malheur… Tout est ma faute, voyez-vous.

— Votre faute ?

— Oui, monsieur. Le colonel Mering collectionne les poissons d’Orient. Ils sont dans un bassin du jardin de rocaille.

— Oh !

Je me sentais de nouveau déphasé.

— Oui, monsieur. Or, malgré tous mes efforts pour l’en empêcher, la Princesse Arjumand a la fâcheuse habitude d’en attraper pour les dévorer. Comme vous le savez, les chats sont insensibles aux menaces.

— De même qu’aux appels à la raison…

— La seule mesure qui a un certain effet dissuasif consiste à…

Et tout fut soudain limpide.

— La jeter à l’eau !

J’entendis comme un hoquet s’élever de la penderie, mais Baine ne parut rien remarquer.

— Absolument, monsieur. Elle a néanmoins tôt fait d’oublier la leçon et il est nécessaire de recommencer chaque mois. Les chats sont de meilleurs nageurs que les chiens, lorsqu’ils y sont contraints. Cette fois, cependant, les courants ont dû l’emporter et… Je craignais qu’elle ne se soit noyée.

Il avait ajouté cela en enfouissant son visage entre ses mains, et je le pris par le bras pour le guider vers le fauteuil recouvert de chintz.

— Venez et asseyez-vous. Elle va bien.