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— Elle avait dévoré le paon empereur du colonel, un poisson extrêmement rare qu’il s’était fait expédier de Honshu à grands frais. Quand je l’ai vue se lécher posément les pattes à côté de l’arête, je lui ai crié : « Oh, Princesse, qu’avez-vous fait ? » Et lorsqu’elle m’a regardé en feignant de ne pas savoir de quoi je voulais parler, je crains d’avoir perdu mon sang-froid.

— C’est compréhensible.

— Je l’ai portée jusqu’au fleuve et jetée dans l’eau, avant de repartir aussitôt. Et, à mon retour, ce chat n’était visible nulle part. J’ai battu les fourrés, en vain. Ces quatre derniers jours, j’étais comme Raskolnikov, dans l’impossibilité d’avouer mon crime, rongé par les remords d’avoir assassiné un innocent.

— Innocent, n’exagérons rien. Il avait mangé un poisson.

Il ne m’entendit pas.

— Le courant a dû l’emporter, et lorsqu’il a enfin pu regagner la rive il était ruisselant, perdu…

— Et repu de paon, rappelai-je pour lui éviter d’enfouir son visage entre ses paumes.

Ainsi que de chevesne bleu, ajoutai-je en pensée.

— Le sommeil me fuyait. Je… S’il était arrivé malheur à sa chatte, Mlle Mering ne me l’aurait jamais pardonné. Mais je redoutais plus encore que – dans son incommensurable bonté – elle ne m’absolve. Je savais que je ne pourrais supporter tant de magnanimité. Je devais toutefois lui avouer mon crime et j’avais décidé de le faire après la séance. C’est alors que les portes se sont ouvertes et que j’ai vu la Princesse Arjumand, saine et sauve, grâce à vous !

Il comprima mes mains dans les siennes.

— Vous avez droit à toute ma gratitude, monsieur ! Merci !

— Il n’y a pas de quoi, dis-je en reculant avant qu’il ne m’embrasse. Heureux d’avoir pu vous rendre service.

— Elle serait morte d’inanition et de froid, dépecée par une meute de chiens errants ou…

— Se reprocher ce qui n’a pas eu lieu est une occupation stérile.

— Je suis votre débiteur, monsieur. S’il y a quelque chose, n’importe quoi, que je puisse faire pour vous démontrer ma gratitude, n’hésitez pas à me le dire.

— Je n’y manquerai pas… Merci.

— Non, c’est moi qui vous remercie, monsieur.

Il s’étira pour s’emparer d’une des mains que j’avais dissimulées dans mon dos.

— J’espère ne pas vous avoir importuné outre mesure, monsieur.

— Pas du tout. J’apprécie votre franchise.

Il retrouva ses façons de majordome stylé sitôt qu’il eut redressé son dos et les revers de sa redingote.

— Voulez-vous que je repasse votre veste et votre pantalon, monsieur ?

— Non, ça peut attendre demain.

— Oui, monsieur. Est-ce que ce sera tout, monsieur ?

Pas si la nuit se poursuit comme elle a débuté, pensai-je.

— Oui, Baine. Bonne nuit. Reposez-vous et oubliez l’incident. Il ne s’est rien passé de fâcheux.

Je l’espérais, à tout le moins.

— Oui, monsieur. Bonne nuit, monsieur.

Je l’accompagnai jusqu’au seuil et attendis pour fermer le battant qu’il eût disparu à l’extrémité du couloir. Je regagnai alors la penderie et frappai doucement.

Pas de réponse.

— Verity ? murmurai-je en ouvrant les portes.

Elle s’était recroquevillée au fond du placard.

— Verity ?

Elle leva les yeux vers moi.

— Il n’avait pas l’intention de la noyer ! M. Dunworthy m’a bien dit que j’aurais dû réfléchir avant d’agir. Il serait revenu la sauver, si je n’étais pas intervenue.

— C’est une excellente nouvelle. Ça signifie qu’elle n’était pas destinée à mourir et que la ramener n’a pas été à l’origine d’une incongruité temporelle.

Elle hocha la tête, sans conviction.

— Peut-être, mais si Baine l’avait récupérée Mme Mering et sa fille ne seraient pas allées voir Mme Iritosky et Tossie n’aurait jamais rencontré Terence.

Elle se dirigea vers la porte.

— Je dois en informer M. Dunworthy. Je reviendrai vous dire ce que j’ai appris. Je ne frapperai pas, car Mme Mering pourrait croire que ce sont des esprits. Je gratterai au battant, comme ceci.

Elle me fit une démonstration et sortit.

— Un instant.

J’allai récupérer la bottine sous le matelas.

— Pourriez-vous la restituer à Mme Mering au passage ?

— Je ne vous demanderai pas comment vous êtes entré en sa possession, fit-elle en me laissant.

Je n’entendis aucun objet s’écraser sur le sol et personne ne poussa un hurlement de frayeur. Une minute plus tard, je m’étais assis dans le fauteuil pour attendre son retour et me ronger les sangs.

Je n’aurais pas dû ramener le chat. M. Dunworthy m’avait dit « Restez ici ! » ou quelque chose d’approchant, mais j’avais cru qu’il voulait m’interdire de quitter le bâtiment et non le XXIe siècle.

Ce n’était pas la première erreur d’interprétation qui affectait l’histoire. Combien de fois un message mal compris ou tombé en de mauvaises mains avait-il changé l’issue d’un combat ? Lee qui laissait choir les plans de la bataille d’Antietam, le télégramme de Zimmerman et les ordres illisibles que Napoléon avait adressés à Ney, à Waterloo.

J’aurais aimé trouver un cas où les résultats n’avaient pas été désastreux. En existait-il un seul ? Je pensai encore à la migraine de Hitler le jour du Débarquement et à la charge de la Brigade légère.

Dressé sur une hauteur de Balaklava, Lord Raglan avait vu les Russes battre en retraite avec l’artillerie turque capturée et ordonné à Lord Lucan de les arrêter. Lord Lucan, qui n’était pas comme lui sur une colline et devait avoir une ouïe défaillante, n’avait pas tout saisi. Il ne voyait en outre que les canons russes pointés sur lui, et il avait crié à Lord Cardigan et ses hommes de les attaquer…

— Dans la Vallée de la Mort chargèrent les six cents, citais-je à mon tour quand on gratta à la porte.

Il ne pouvait s’agir de Verity. Elle n’avait pas eu le temps d’aller jusqu’à la gloriette et d’en revenir, sans parler du futur.

— Qui est là ? murmurai-je à travers le battant.

— Verity.

Elle entra en tenant un paquet sous son bras.

— Je vous avais dit que je gratterais.

— Je sais, mais seulement cinq minutes se sont écoulées.

— Parfait, il n’y a donc pas eu de décalage. C’est bon signe.

Elle s’assit sur le lit. Sa satisfaction apparente m’indiquait que les nouvelles devaient être bonnes.

— Qu’a dit M. Dunworthy ?

— Il n’était pas là. Il est allé voir Elizabeth Bittner.

— La veuve du dernier évêque de Coventry ?

— Oui. Elle a autrefois travaillé pour nos services. Vous la connaissez ?

— Lady Schrapnell m’a envoyé l’interroger au sujet de la potiche de l’évêque.

— Savait-elle où elle se trouvait ?

— Non.

— Oh !

Elle vit le plateau posé sur la table de chevet.

— Je peux grignoter quelques biscuits ? J’ai une faim de loup.

Elle en prit un et le mordit.

— Êtes-vous restée longtemps là-bas ?

— Des heures. Warder a refusé de me dire où était T.J. Il voulait échapper à Lady Schrapnell et lui avait arraché la promesse de ne révéler à personne où il se dissimulait. Il m’a fallu un temps fou pour le retrouver.

— Lui avez-vous dit que Terence et Maud ne se sont pas connus par ma faute ?

— Oui. Je peux boire votre cacao ?

— Faites. Qu’a-t-il répondu ?

— Que Terence n’aurait pas rencontré Maud ou qu’il n’en aurait rien résulté d’important. Dans le cas contraire, la porte ne se serait pas ouverte.