— Mais mon intervention a provoqué une incongruité.
— Il pense plutôt que c’est la mienne.
— À cause de ce que vient de dire Baine.
— Et du décalage excessif.
— Coventry est un point sensible.
— Je parle de celui d’avril 2018, à Oxford.
— 2018 serait un tournant de l’histoire ?
— Pas que je sache. C’est pour cela que M. Dunworthy est allé voir Mme Bittner, au cas où elle se rappellerait ce qui s’est produit à l’époque. Si ce chat n’était pas destiné à disparaître, son retour ne peut qu’aider à redresser la situation. Et si Terence a raté Maud et a pu venir à Iffley, nous ne devons pas considérer que c’est un symptôme d’aggravation de l’incongruité.
— Que voulez-vous dire ?
— Selon Fujisaki, le continuum se protège en augmentant le décalage. Si ça ne suffit pas, les coïncidences se multiplient. C’est quand toutes ces mesures échouent que les altérations apparaissent.
— Altérations ? L’histoire se modifie ?
— Pas immédiatement. Mais toute incongruité a un effet déstabilisateur. Les événements ne suivent plus un cours linéaire et les probabilités se superposent.
— Comme pour le chat de Schrödinger.
— Tout juste. Ce qui aurait dû se produire et ce qui aura lieu si le parachronisme perdure coexistent sur des plans parallèles. Une fois les corrections terminées, tout s’effondre d’un côté ou de l’autre. Mais on relève entre-temps des différences entre ce qui se passe et ce qui aurait dû se passer. Le problème, c’est que le seul récit dont nous disposons est celui de Tossie et que nous ne pouvons lire son journal. Il est impossible de savoir si le fait que Terence a raté Maud est ou non une altération.
Elle mordit un autre biscuit.
— C’est la raison de ma longue absence. Après avoir vu T.J., je suis allée à la bibliothèque Bodléienne pour me renseigner sur Terence, puis à Oriel pour demander à la graphologue de chercher des références à ce jeune homme et apprendre si elle avait découvert qui était monsieur C.
— Et ? m’enquis-je, croyant que c’était pour cela qu’elle était si joyeuse.
— Non. Elle a retranscrit tout un passage, mais c’était la description d’une des robes de Tossie. Quatre paragraphes de fanfreluches, dentelles, incrustations ajourées et…
— Jabots.
— Jabots. Rien sur le chat, le voyage à Coventry et la potiche de l’évêque. Vous n’auriez pas un bout de chocolat ? Ou du fromage ? Je meurs de faim. Je comptais aller dîner à Balliol après avoir vu la graphologue, mais je suis tombée sur Lady Schrapnell.
— Lady Schrapnell ? Elle ne sait pas où je suis, j’espère ? Vous ne lui avez rien dit ?
Elle déglutit une gorgée de cacao.
— Bien sûr que non. Je n’ai pas non plus mentionné le chat. Elle voulait savoir ce que je faisais au XXIe siècle et je lui ai répondu que j’étais venue chercher une nouvelle tenue. Warder en a blêmi.
— Ça ne m’étonne pas.
— Lady Schrapnell est restée avec moi jusqu’à la fin des préparatifs, pour me parler de vous et de votre fuite, et se plaindre que M. Dunworthy refusait de lui dire où vous étiez. Elle a ajouté que T.J. Lewis n’avait pas voulu aller en 1940 en prétextant la couleur de sa peau.
Elle vida la tasse et regarda au fond du pot.
— Elle a embrayé sur les artisans qui déclaraient que les stalles du chœur ne pourraient être terminées à temps.
Elle se servit les dernières gouttes de cacao.
— Elle s’est incrustée même quand j’ai essayé ma robe et j’ai dû demander à Warder de l’occuper pour pouvoir téléphoner à la bibliothèque Bodléienne et m’informer de ce qu’ils avaient trouvé sur Terence.
— Alors, aurait-il dû rencontrer Maud ?
— Je ne sais pas. Pas de décorations, d’arrestations, d’articles dans les journaux. Absolument rien dans les registres officiels.
Ce qui n’entamait aucunement sa gaieté.
— Pas d’acte de mariage ?
Elle secoua la tête et prit le dernier biscuit.
— L’église de sa paroisse a été détruite pendant le Blitz. J’ai laissé un message à M. Dunworthy pour lui dire d’étendre le champ des recherches au niveau national dès son retour de Coventry. Mais si Terence n’est mentionné nulle part, c’est qu’il n’a pas joué un rôle de premier plan et que tout ceci est sans importance. Ce qui confirme les propos de T.J., autrement dit que seul le secteur spatio-temporel le plus proche de l’incongruité est déstabilisé. Or vous êtes arrivé quatre jours après le sauvetage du chat et la gare d’Oxford est à plus de trente miles de Muchings End, ce qui ne correspond pas à la définition d’un voisinage immédiat. Ce n’est donc pas une altération.
Je regrettais de ne pas en être convaincu.
— Hmm…
— Mais c’en sera une si Tossie épouse Terence. Voilà pourquoi il faut subtiliser son journal, déterminer qui est monsieur C et les marier au plus vite. Et nous devrons entretemps séparer nos deux tourtereaux… et trouver la potiche de l’évêque.
Elle avait apporté cette précision en léchant des miettes de biscuit collées à ses doigts.
— La potiche de l’évêque ?
— J’ai dit à Lady Schrapnell que vous aviez découvert où elle était !
Je m’assis, sur Cyril.
— Quoi ?
— Elle n’aurait pas tardé à consulter le registre des sauts et serait venue vous chercher…
Elle marquait un point.
— Mais que fera-t-elle lorsqu’elle découvrira que vous lui avez menti ? La consécration aura lieu dans deux semaines et je ne peux me déplacer.
— Je vous aiderai, et nous n’irons nulle part. Selon Poirot, les petites cellules grises suffisent pour résoudre tous les mystères.
— Poirot ? Qui est-ce ? Le vicaire ?
— Non. Hercule Poirot. Le Poirot d’Agatha Christie. Il a dit…
— Agatha Christie ?
— Une romancière du XXe siècle. Avant que Lady Schrapnell ne prenne possession d’Oxford et de mon existence, j’étais une spécialiste des années trente. Une bien triste période. L’ascension de Hitler, la récession, pas de vidéos, pas d’argent pour aller au cinéma. Rien du tout, sauf la lecture. Dorothy Sayers, E.C. Benson, Agatha Christie. Et les mots croisés.
Elle avait ajouté cela comme si ça expliquait tout.
— Les mots croisés ?
— Ils ne nous seraient pas d’une grande utilité, mais nous pouvons en revanche puiser de l’inspiration dans la littérature policière de l’époque. Un crime a été commis dans un manoir comme celui-ci et c’est le majordome qui a fait le coup. Tous les individus présents ont des mobiles et le domestique en question est le moins suspect des suspects. Dans les cent premiers romans, en tout cas, car les lecteurs ont fini par se méfier du maître d’hôtel dès le chapitre un et il a fallu se rabattre sur d’autres criminels au-dessus de tout soupçon : vieille dame inoffensive ou épouse aimante du vicaire. Naturellement, les amateurs du genre ont vite assimilé les principes et les auteurs ont dû trouver d’autres coupables, comme le détective ou le narrateur, ce qui avait déjà été utilisé par Wilkie Collins dans La Pierre de lune. Le héros avait fait le coup mais il n’en savait rien. Il était somnambule et allait se promener en chemise de nuit, ce qui était plutôt osé à l’époque. Je préciserai en outre que l’histoire était très compliquée. Ce que je veux dire, c’est que personne ne se serait contenté de casser un vase sur la tête de la victime dans un accès de colère. Et à la fin, quand on croyait avoir tout compris, le dernier nœud de l’intrigue se défaisait et on apprenait que le crime avait été admirablement calculé, avec des déguisements, des alibis, des indicateurs des chemins de fer. Il était si difficile de s’y retrouver qu’ils fournissaient le plan de la maison pour permettre au lecteur de savoir où se trouvait la chambre, la bibliothèque où on découvrait le cadavre et les portes communicantes. Et, même ainsi, il était indispensable de faire appel à un détective de renommée mondiale…