— Qui résolvait l’énigme en utilisant ses petites cellules grises ?
— Oui. Hercule Poirot, le détective d’Agatha Christie. Il estimait qu’il était superflu de mesurer les empreintes de pas et de ramasser des mégots comme son collègue Sherlock Holmes. Ça, c’était le détective d’Arthur Conan Doyle…
— Je sais qui était Sherlock Holmes.
— Oh ? Qu’est-ce que je disais, déjà ? Oui, que selon Poirot il suffisait de mettre à contribution ses « petites cellules grises » et de réfléchir au problème.
— Pour trouver la potiche de l’évêque à Muchings End en 1888 ? demandai-je, sceptique.
Elle s’assit à son tour sur le lit.
— Pas ici. Mais il devrait être possible de déterminer où elle est. Quand l’avez-vous vue pour la dernière fois ?
Je ne pourrais dormir. Les conversations extraites d’Alice au pays des merveilles s’enchaîneraient jusqu’au moment où je mourrais d’épuisement dans cette époque victorienne idyllique et reposante.
— Ne serait-il pas possible d’attendre demain matin ?
— Tous seront levés et, dès que nous saurons où est la potiche de l’évêque, nous n’aurons plus à redouter Lady Schrapnell. Est-elle aussi hideuse qu’on le dit ? Je parle de la potiche. J’espère qu’ils n’y ont pas représenté la Découverte du berceau de Moïse par les filles de Pharaon, comme sur le vase d’Iffley ?
Elle s’interrompit.
— Mais, je bavarde et je bavarde. Comme Lord Peter. C’est le détective de Dorothy Sayers. Lord Peter Wimsey. Lui et Harriet Vane se sont associés pour résoudre des mystères. C’est terriblement romantique, et voilà que je remets ça… Les sauts me rendent prolixe.
Elle me regarda, apitoyée.
— Alors que vous souffrez de déphasage et que vous auriez besoin de repos. Je suis désolée.
Elle se leva et récupéra son paquet.
— Les sauts me font le même effet qu’un cocktail de caféine et d’alcool. Et vous ? Êtes-vous un peu sonné et prolixe ?
Elle ramassa ses chaussures.
— Nous serons bien plus en forme dans la matinée.
Elle ouvrit la porte et scruta les ténèbres.
— Faites de beaux rêves. Vous avez une mine de déterré. Il faudra être frais et dispos pour éloigner nos deux amoureux. J’ai tout prévu. Je demanderai à Terence de m’aider à ériger la tente de la diseuse de bonne aventure.
— La tente de la diseuse de bonne aventure ?
— Oui. Et vous, vous donnerez un coup de main à Tossie pour la brocante.
Chapitre treize
… pour un jeune homme débutant dans la vie, rien n’est plus enrichissant que d’aller séjourner à la campagne sous une identité d’emprunt…
Verity ne fut pas mon dernier visiteur. Une demi-heure après son départ on gratta à la porte, si légèrement que je n’aurais rien entendu si je m’étais entre-temps assoupi.
Mais je ne dormais pas. En me rappelant la mission que m’avait confiée Lady Schrapnell et en m’annonçant de nouveaux décalages, Verity m’avait rendu insomniaque.
En outre, et en dépit de ses courtes pattes, Cyril avait réussi à s’étendre sur la totalité du matelas, ne laissant à ma disposition qu’une étroite corniche d’où je basculais sans cesse. Après avoir calé mes pieds contre le montant du lit et agrippé les couvertures à deux mains, je pensai à Lord Lucan et au chat de Schrödinger.
Dans l’expérience imaginée par ce physicien génial mais un peu sadique, un chat était enfermé dans une boîte contenant une machine infernale composée d’un flacon de cyanure, d’un marteau relié à un compteur Geiger et d’un peu d’uranium. Il suffisait que l’uranium émette un électron pour que le marteau soit libéré et brise le flacon. Il va de soi que le chat n’aurait pu y survivre.
Et comme il était impossible de savoir si l’uranium avait ou non émis un électron, Schrödinger en concluait que cet animal n’était ni mort ni vivant. Les deux possibilités coexistaient en tant que probabilités parallèles qui ne s’effondreraient en une réalité unique qu’à l’ouverture de la boîte.
Et plus ce malheureux chat y séjournait, plus les risques que l’uranium libère un électron augmentaient, et donc qu’il eût cessé de vivre lorsque quelqu’un déciderait enfin de mettre un terme à cet insoutenable suspense.
La première ligne de défense du continuum avait été inefficace. Que Tossie rencontre Terence, que je rencontre Terence, que nous rencontrions le professeur Peddick et que ce dernier rencontre le colonel le démontraient. Et après les coïncidences apparaissaient les anomalies.
Mais Terence n’avait joué aucun rôle de premier plan. Dans le cas contraire, son nom aurait figuré dans des registres officiels. Et la gare d’Oxford était à trente miles et quatre jours de Muchings End alors que T.J. avait parlé de voisinage immédiat.
Un détail avait cependant échappé à Verity, sans doute en raison de son déphasage. C’était à Muchings End que Mme Mering avait décidé d’aller consulter Mme Iritosky. Et c’était à cause de cela que Tossie avait fait la connaissance de Terence, que ce jeune homme avait vu son tuteur et que ce dernier lui avait demandé de passer prendre deux reliques à la gare, ce lieu où nous avions lié conversation. D’ailleurs, T.J. n’avait pas précisé quelle était la définition d’un voisinage immédiat. Peut-être plusieurs années et des centaines de kilomètres.
Allongé dans le noir, je laissais mes pensées tourner en rond tel Harris dans le labyrinthe de Hampton Court. Il était désormais établi que Baine n’avait pas eu l’intention de noyer la Princesse Arjumand, mais si cette chatte n’était pas destinée à mourir pourquoi la porte s’était-elle ouverte quand ma collègue l’avait emportée dans le futur ? Et dans le cas contraire je n’aurais pas dû pouvoir la ramener à cette époque.
Et pour quelle raison étais-je arrivé à Oxford ? Pour empêcher Terence de rencontrer Maud ? Je ne voyais pas en quoi mon intervention contribuait à redresser la situation. Pour éloigner le chat de Muchings End ? À Folly Bridge, j’avais subi l’assaut de Cyril et lâché le panier qui aurait roulé dans le fleuve si Terence ne l’avait rattrapé in extremis. Je l’avais moi aussi sauvée de justesse en retenant le sac de voyage qui basculait. N’avions-nous pas empêché le continuum de se reconstituer ?
Si Verity n’avait pas été là, Baine aurait sans doute plongé tout habillé pour secourir la Princesse Arjumand. Et même si les courants l’avaient emportée malgré tout, cela n’expliquait pas tous ces mystères…
Telles étaient mes cogitations lorsqu’on gratta encore à la porte. Pensant que Verity venait m’apporter quelques précisions sur les méthodes d’investigation d’Hercule Poirot, j’allai entrebâiller le battant.