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Personne. J’ouvris la porte en grand et scrutai le couloir d’un côté et de l’autre, n’y voyant que les ténèbres. Sans doute était-ce un des esprits de Mme Mering.

— Mi-août, m’annonça une petite voix.

Je baissai les yeux et vis briller ceux gris-vert de la Princesse Arjumand qui passa devant moi, la queue dressée.

Puis elle sauta sur le lit et s’allongea au milieu de mon oreiller.

Ce qui ne me laissait plus aucune place. Par ailleurs, les ronflements de Cyril s’étaient amplifiés au fil des heures et je commençais à craindre qu’ils ne réveillent les morts. Ou Mme Mering. Ou les deux.

Il s’adonnait à des variations sur un thème : un grondement bas évocateur d’un roulement de tonnerre suivi d’un ronflement, d’un étrange souffle qui faisait tressauter ses bajoues, d’un reniflement et d’un sifflement.

Ce qui n’incommodait nullement la chatte qui s’était réinstallée sur ma pomme d’Adam pour ronronner (sans variations) au ras de mon oreille. Avec un apport en oxygène fortement réduit, je m’endormis pour m’éveiller et gratter des allumettes afin de lire l’heure sur ma montre de gousset à II, III et IV moins un quart.

Je replongeai dans les bras de Morphée à la demie de V pour en être tiré par les gazouillis des oiseaux qui saluaient le lever du soleil. On m’avait toujours incité à croire ces sons mélodieux, mais ils me rappelaient les raids des nazis. Je me demandai si les Mering avaient pensé à faire aménager un abri antiaérien.

Je cherchai à tâtons la boîte d’allumettes, avant de comprendre que je n’en avais désormais plus besoin. Je me levai et enfilai mes vêtements et mes chaussures, puis tentai de réveiller Cyril.

— Viens, mon garçon, il faut rentrer à l’écurie.

D’une brusque secousse, j’interrompis un sifflement.

— Tu ne voudrais pas que Mme Mering te trouve ici, pas vrai ? Allez. Debout.

Il entrouvrit un œil chassieux, le referma et se remit à ronfler.

— Pas de ça ! Ça ne prend pas. Je sais que tu joues la comédie. Viens. Tu vas nous faire mettre à la porte.

J’exerçai une forte traction sur son collier, ce qui eut pour effet de décoller ses paupières. Il se redressa en titubant, et je crus me voir dans un miroir. Il avait les yeux injectés de sang et oscillait tel un ivrogne après une nuit de beuverie.

— Brave garçon, l’encourageai-je. C’est ça. Descend du lit. On y va.

La Princesse Arjumand choisit cet instant pour bâiller, s’étirer lascivement et se pelotonner plus douillettement encore dans un nid de draps. Le message n’aurait pu être plus explicite.

— Tu ne me facilites pas la tâche, lui reprochai-je. Oui, Cyril, je sais que c’est injuste. Mais c’est la vie. Moi, par exemple… Je devrais être en vacances. Me reposer. Dormir.

Cyril dut croire que je lui avais donné un ordre, car il s’affaissa sur les oreillers.

— Non. Debout. Tout de suite. Je ne plaisante pas. Ici. Au pied.

Nul ne devrait être autorisé à dire qu’il a connu les vicissitudes de l’existence s’il n’a pas porté un chien de soixante livres dans un escalier victorien à V et demi du matin. À l’extérieur, l’aube rosissait la campagne, l’herbe brillait de rosée et les fleurs ouvraient leurs douces corolles aux caresses du jour naissant… autant de choses qui m’indiquaient que je souffrais toujours de déphasage et que lorsque je retrouverais Verity pour le breakfast je serais encore sous son charme, en dépit de son ignoble trahison.

Mais les oiseaux de la Luftwaffe étaient repartis faire le plein de carburant et tout était redevenu silencieux. Je jouissais du calme propre aux manoirs victoriens et aux promenades en canot sur la Tamise, de la sérénité d’un monde qui ne connaissait pas encore les avions, les embouteillages, les bombes incendiaires et autres. Il n’y avait ici que les bruissements paradisiaques d’un jardin d’Éden qui serait sous peu inaccessible aux hommes.

Je regrettais de ne pas pouvoir l’apprécier, car Cyril pesait désormais une tonne. Il libéra des gémissements pathétiques et assourdissants sitôt que je le posai, puis je manquai de trébucher sur le palefrenier qui dormait à même le sol de l’écurie et d’entrer en collision avec Baine lorsque je fus revenu dans le couloir.

Il distribuait des paires de chaussures, et je ne pus m’empêcher de me demander quand il s’accordait du repos.

— N’avais pas sommeil, déclarai-je en escamotant les sujets à la façon du colonel Mering, tant ma nervosité était grande. Descendu chercher de la lecture.

— Oui, monsieur.

Il tenait les bottines blanches de Tossie, ce qui me permit de constater qu’elles avaient, elles aussi, des jabots.

— J’ai trouvé la lecture de La Révolution industrielle de M. Toynbee très reposante. Voulez-vous que j’aille vous chercher cet ouvrage ?

— Non, merci. Je me sens en pleine forme pour dormir, à présent.

Ce qui était un mensonge éhonté. J’avais bien trop de soucis pour pouvoir fermer l’œil. Je me demandais comment m’y prendre pour mettre mon col et faire mon nœud de cravate, ce que le Voyage Temporel avait pu découvrir sur les conséquences de l’absence de la Princesse Arjumand et ce que je dirais à Lady Schrapnell.

D’ailleurs, me recoucher eût été inutile. Le jour se levait. Dans quelques minutes, le soleil se déverserait à travers les rideaux et les oiseaux de la Luftwaffe lanceraient un nouveau raid. En outre, je n’osais m’endormir de peur d’être étouffé par la chatte.

Elle avait profité de mon départ pour s’approprier les deux oreillers. Je tentai de la pousser, ce qui l’incita à s’étirer et cingler mon visage avec sa queue.

J’endurai cette flagellation tout en réfléchissant au problème posé par la potiche de l’évêque.

Non seulement j’ignorais où elle était, mais je n’avais pas la moindre idée de ce qu’elle avait pu devenir. Exposée dans l’église pendant quatre-vingts ans, elle avait dû s’y trouver lors du raid. L’ordre du jour découvert dans les décombres confirmait qu’elle y était quatre jours avant le bombardement et je l’avais vue de mes propres yeux la veille, le neuf, après les prières pour la RAF et la vente de petits-fours destinée à financer l’achat de masques à gaz.

Quelqu’un avait pu décider de l’emporter à la dernière minute, mais c’était improbable. Ni les fonts baptismaux de Purbeck ni l’orgue sur lequel Handel avait joué n’avaient été envoyés à la campagne, alors qu’il eût été logique de les mettre à l’abri.

En outre, la potiche était indestructible. En s’effondrant, le toit n’aurait pu éborgner un seul de ses chérubins. J’aurais dû la trouver dans les cendres, dépassant fièrement des gravats, intacte…

À mon éveil suivant, il faisait jour et Baine me surplombait, une tasse de thé à la main.

— Bonjour, monsieur. J’ai pris la liberté de rapporter la Princesse Arjumand dans la chambre de sa maîtresse.

— Excellente initiative, le félicitai-je en remarquant que je pouvais respirer.

— Si elle ne l’avait pas vue en s’éveillant, Mlle Mering aurait eu un choc. Même si je suis bien placé pour comprendre l’attachement que vous porte cette chatte.

Je m’assis.

— Est-il tard ?

— Il est huit heures, monsieur. Je n’ai malheureusement pu récupérer qu’une infime partie de vos bagages.

Il me montra le costume étriqué fourni par Finch.

— Je crains qu’il n’ait souffert de cette immersion prolongée et j’ai fait envoyer des effets de remplacement…

Je manquai renverser mon thé.

— De remplacement ? Où vous êtes-vous adressé ?