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— Swan & Edgar, cela va de soi. Vous pourrez en attendant porter votre tenue de canotage.

Il ne s’était pas contenté de la repasser. La chemise était lavée et empesée et le pantalon de flanelle était comme neuf. Je n’avais plus qu’à déterminer le processus à suivre pour me vêtir. Je bus mon thé en essayant de me rappeler à quoi avait ressemblé le nœud de cravate.

— Le breakfast est à neuf heures, monsieur.

Il prit un broc et versa de l’eau chaude dans la cuvette, avant d’ouvrir la boîte à rasoirs et en sortir un.

Je me souvins alors que je ne tarderais guère à me trancher la gorge et qu’il était sans objet de me soucier du reste.

— Mme Mering souhaite que tous soient ponctuels, car nous aurons fort à faire pour préparer la fête paroissiale. La vente de charité, tout particulièrement.

La vente de charité ! J’avais presque réussi à l’oublier. J’étais donc condamné à assister à des kermesses à toutes les époques.

— Quand aura-t-elle lieu ?

J’entretenais l’espoir qu’il me répondrait : « dans un mois ».

— Après-demain, monsieur.

Il drapa une serviette sur son bras.

Peut-être serions-nous repartis. Le professeur Peddick devait être impatient de voir la prairie de Runnymede et de pêcher dans ses eaux poissonneuses.

Terence en serait dépité mais n’aurait pas son mot à dire. L’antipathie qu’il inspirait à Mme Mering était évidente, et elle l’aimerait encore moins lorsqu’elle découvrirait qu’il avait des visées sur sa fille. Et qu’il était désargenté.

Peut-être prétexterait-elle les préparatifs de la vente de charité pour nous mettre à la porte sitôt après le breakfast. L’incongruité se corrigerait d’elle-même et je pourrais dormir sur la Tamise pendant que Terence plumerait et attraperait des crabes. Si je ne m’étais pas égorgé entre-temps, bien entendu.

— Voulez-vous que je vous rase, monsieur ?

— Oui, m’empressai-je d’accepter en sautant du lit.

Je n’aurais pas dû non plus m’inquiéter pour ma tenue vestimentaire. Il se chargea d’accrocher mes bretelles et mon col, et de faire mon nœud de cravate. Sans doute eût-il également lacé mes chaussures, si je n’avais su comment procéder. J’ignorais s’il agissait ainsi par gratitude ou parce que c’étaient les usages de l’époque. Je décidai de m’en informer auprès de Verity.

— Où sont les autres, Baine ?

— Dans la salle à breakfast, monsieur. Première porte à gauche.

Je descendis l’escalier en sautillant, tout guilleret. La perspective de reconstituer mes forces avec du bacon, des œufs et de la marmelade d’orange avait de quoi me ragaillardir. C’était en outre une journée magnifique. Le soleil faisait briller la rampe et les portraits. Même l’ancêtre de Lady Schrapnell avait un air presque joyeux.

J’ouvris la première porte à gauche. Baine avait dû se tromper. C’était la salle à manger, en grande partie occupée par une table en acajou massif et un buffet encore plus impressionnant encombré de plats couverts.

Il y avait sur la table des tasses, des soucoupes et de l’argenterie, mais aucune assiette. Il n’y avait en outre personne dans la pièce. Je ressortis, et manquai entrer en collision avec Verity.

— Bonjour, monsieur Henry. J’espère que vous avez bien dormi.

Elle portait une robe vert pâle, un corsage plissé et un ruban vert noué autour de sa magnifique chevelure remontée en chignon. Il était évident qu’il me faudrait encore de nombreuses heures de sommeil pour me débarrasser des effets du déphasage. En dépit des cernes qui soulignaient ses yeux brun-vert, elle était toujours la plus belle femme qu’il m’avait été donné de voir.

Elle gagna le buffet et préleva une assiette à fleurs sur une pile.

— Nous devons nous servir, monsieur Henry. Les autres ne vont pas tarder.

Elle se pencha vers moi pour me murmurer :

— Je regrette sincèrement d’avoir déclaré à Lady Schrapnell que vous saviez où était la potiche de l’évêque. Je n’étais pas dans mon état normal, mais ce n’est pas une excuse. Je tenais à vous dire que je ferai tout mon possible pour vous aider à la trouver. Quand l’avez-vous vue pour la dernière fois ?

— Le samedi 9 novembre 1940, après les prières pour la RAF et la vente de petits-fours.

— Et nul ne l’a revue ensuite ?

— Personne n’a pu y retourner avant le raid. À cause de l’accentuation des décalages.

Jane entra avec un pot de marmelade. Elle le posa sur la table, nous fit une courbette et sortit. Verity alla vers un plat au couvercle surmonté d’un poisson, qu’elle souleva.

— Et elle n’était pas dans les décombres ?

— Non. Seigneur, qu’est-ce donc ?

Je fixais un lit de riz jaune décoré de lamelles blanchâtres.

— Du kedgeree. Riz au curry et poisson fumé.

Elle en vida une petite cuillerée dans son assiette.

— Pour le breakfast ?

— C’est une spécialité indienne. Le colonel en raffole.

Elle recouvrit le plat.

— Et aucun contemporain ne l’a vue entre le neuf et le raid aérien ?

— Il est fait référence à la potiche dans l’ordre du jour de l’office du dimanche et on peut en conclure qu’elle était là le dix.

Elle approcha d’un autre plat. Il était surmonté d’un cerf aux grands andouillers, et je me demandai si ce n’était pas une indication de son contenu. Mais le loup qui hurlait à la lune sur le couvercle suivant m’en fit douter.

— Quand vous l’avez vue, le neuf, rien n’a attiré votre attention ?

— Vous ignorez à quoi elle ressemble, je présume ?

— Ce que je veux dire, c’est… L’avait-on déplacée ? Était-elle endommagée ? N’avez-vous vu personne s’y intéresser ?

— Seriez-vous déphasée ?

— Certainement pas ! La potiche de l’évêque n’a pu s’évaporer dans les airs. Donc, quelqu’un a dû l’emporter et il faut chercher des indices sur son identité. Nul ne s’est attardé à proximité ?

— Non.

— Selon Hercule Poirot, il y a toujours un détail qu’on omet, qu’on juge sans importance.

Elle souleva le cerf aux abois.

Il dissimulait des choses brunes à l’odeur âcre.

— Et ça ?

— Rognons à la diable. Cuits à l’étouffée dans du chutney et de la moutarde. Dans les affaires que résout Hercule Poirot, la clé du mystère se cache dans un fait qu’on croit secondaire.

Elle prit un taureau par les cornes.

— C’est du lagopède froid.

— Où sont les œufs et le bacon ?

Elle secoua la tête.

— Ils sont réservés aux classes inférieures.

Elle piqua sa fourchette dans un poisson laqué.

— Du hareng ?

Je me rabattis sur le porridge.

Verity emporta son assiette, s’assit à l’extrémité de la grande table et me fit signe de m’installer en face d’elle.

— Et quand vous êtes retourné là-bas après le raid ? Vous n’en avez trouvé aucune trace ?

J’ouvris la bouche pour répondre que la cathédrale avait été totalement détruite et me ravisai.

— Si, son support en fer forgé et une tige de fleur calcinée.

— Les fleurs prévues pour cette messe ?

J’allais déclarer qu’il aurait été impossible de le déterminer quand Jane revint et fit une révérence.

— Du thé, mademoiselle ?

— Oui, merci, Colleen, répondit Verity.

La bonne repartit.

— Pourquoi l’avez-vous appelée Colleen ?

— Parce que c’est son nom. Mais Mme Mering estime que ça fait trop irlandais. La mode est aux Anglais, pour les gens de maison.

— Elle l’a donc rebaptisée ?