— C’est une pratique courante. Toutes les domestiques de Mme Chattisbourne sont des Gladys, ce qui lui évite d’avoir à se rappeler qui est qui. On ne vous en a pas informé ?
— Je n’ai reçu aucune préparation. Une bande subliminale de deux heures, sans injection, alors que j’étais trop déphasé pour prêter attention à quoi que ce soit. Un cours sur le statut inférieur des femmes et les fourchettes à poisson.
Ce qui parut l’atterrer.
— Le respect des convenances a énormément d’importance, à cette époque, et tout manquement à l’étiquette est pris très au sérieux.
Elle me dévisagea, intriguée.
— Comment vous en êtes-vous tiré, jusqu’à présent ?
— J’ai passé ces deux jours sur la Tamise en compagnie d’un professeur qui cite Hérodote, d’un jeune homme transi d’amour qui cite Tennyson et d’un bouledogue et d’un chat qui ne citent personne. J’ai improvisé.
— Ça ne marchera pas, ici. Il faut vous mettre au parfum. Écoutez-moi bien, voici un résumé. La forme prime sur le fond. On garde ses opinions pour soi. Euphémismes et politesse sont à l’ordre du jour. Pas de contacts physiques entre les sexes opposés, même si un homme peut prendre le bras d’une femme ou l’aider à monter dans un train. Les célibataires ne doivent pas rester en tête-à-tête sans chaperon.
J’allais faire remarquer que c’était pourtant notre cas quand Jane vint combler cet oubli. Elle posa deux tasses de thé devant nous et repartit.
— On appelle les domestiques par leur prénom, sauf pour le majordome qui est M. Baine, ou Baine tout court. On dit « madame » aux cuisinières, même si elles ne sont pas mariées. Donc, ne demandez pas à Mme Posey des nouvelles de son mari. Il y a ici une bonne, Colleen alias Jane ; une laveuse de vaisselle ; une cuisinière ; un valet de pied ; un valet de chambre ; un maître d’hôtel et un jardinier. Ils avaient deux femmes de chambre et un cireur, mais la duchesse de Landry les leur a chipés.
— Chipés ? fis-je en tendant la main vers le sucre.
— Pas de sucre sur le porridge. Dans le cas contraire, vous auriez dû sonner un serviteur pour qu’il vous le passe. Se prendre leurs gens de maison est leur passe-temps favori. Mme Mering a enlevé Baine à Mme Chattisbourne et essaie actuellement de lui subtiliser son cireur. Non, pas de lait non plus. On ne jure pas devant les dames.
— Pas même des « balivernes » ou des « pouah » ?
— Pouah, monsieur Henry ? répéta Mme Mering en entrant. Que dénigrez-vous ? Pas notre fête paroissiale, j’espère ? Ses bénéfices iront alimenter le fonds de restauration de notre église. Elle en a tant besoin ! Pensez que ses fonts baptismaux datent de 1262. Et je passerai sous silence les vitraux qui remontent à l’époque médiévale ! Complètement démodés ! Si cette kermesse est une réussite, nous pourrons les remplacer.
Elle emplit son assiette de hareng fumé, de venaison et de loup, s’assit et étala sa serviette sur ses genoux.
— Nous devons ce projet à notre vicaire, M. Arbitage. Avant son arrivée, le pasteur refusait d’entendre parler des moindres travaux. Je crains qu’il ne soit rétrograde. Il refuse même d’admettre qu’on peut communiquer avec les morts.
Un homme plein de sagesse, me dis-je.
— Alors que M. Arbitage croit fermement au spiritisme. Et vous, pensez-vous qu’il est possible de joindre nos chers disparus, monsieur Henry ?
Verity jugea opportun d’intervenir.
— M. Henry m’interrogeait sur notre fête paroissiale, et j’allais lui parler de votre idée novatrice…
— Oh ? Avez-vous déjà assisté à une kermesse, monsieur Henry ?
— Quelques-unes.
— Eh bien, vous savez que les gens préparent des babioles, de la gelée et des ouvrages d’aiguille. Ce qui m’est venu à l’esprit, c’est que nous pourrions donner des objets dont nous n’avons plus l’usage. Des assiettes dépareillées, des bibelots, des livres !
Je fixais avec horreur celle à qui nous devrions ces interminables brocantes auxquelles je serais condamné à assister pendant des siècles et des siècles.
— Vous seriez surpris par les trésors qu’on entasse dans les greniers et débarras, monsieur Henry. J’ai trouvé ici même un plat à céleri ravissant ainsi qu’un pot à thé absolument magnifique. Baine, avez-vous fait disparaître ses bosses ?
— Oui, madame, répondit le majordome en lui servant du café.
— En prendrez-vous, monsieur Henry ?
Je m’étonnais de son affabilité avant de l’attribuer aux règles de politesse citées par Verity.
Tossie entra. Elle avait dans les bras la Princesse Arjumand qu’étranglait un gros nœud rose et cherchait Terence du regard.
— Bonjour, mère.
— Bonjour, Tocelyn. As-tu bien dormi ?
— Oh, bien sûr, mère. Je dors à poings fermés, à présent que ma chère, très chère Juju est rentrée à la maison.
Elle frotta son nez contre la truffe du chat.
— La Juju a n’avait fait dodo contre sa Toto toute la nuit. Pas vrai, mon titi d’amour ?
— Tossie ! lança sèchement Mme Mering.
Tossie, désormais penaude, avait dû commettre un manquement à l’étiquette dont la nature m’échappait. Je décidai de réclamer des éclaircissements à Verity.
Le colonel et le professeur arrivèrent à leur tour, en commentant avec animation la bataille de Trafalgar.
— Infériorité numérique, vingt-sept contre trente-trois, disait le colonel.
— Certes, et sans Nelson ils auraient subi une cuisante défaite. Ce sont les personnages qui écrivent l’histoire, pas des forces aveugles !
Tossie alla déposer un baiser sur la joue du colonel.
— Bonjour, père.
— Bonjour, ma fille.
Il foudroya du regard la Princesse Arjumand.
— Sa place n’est pas ici.
— Mais elle vient de vivre une épouvantable épreuve, plaida Tossie en emportant le chat vers le buffet. Regarde, Princesse, du hareng !
Elle en plaça un dans une assiette qu’elle posa sur le sol, avec le chat, avant de lancer un sourire de défi à Baine.
— Bonjour, Mesiel, dit Mme Mering à son époux. Avez-vous bien dormi ?
Il lorgna sous le loup.
— Acceptable. Et vous, Malvinia ?
C’était apparemment la question qu’elle attendait.
— Non. Il y a des esprits, dans cette maison. Je les ai entendus.
J’aurais dû me douter que les murs des manoirs victoriens étaient moins épais que ne l’affirmait Verity.
— Ô, mère ! Quels bruits font-ils ?
Le regard de Mme Mering alla se perdre dans l’Au-Delà.
— C’était un son étrange, surnaturel, que nul être vivant n’aurait pu produire. Une sorte de sanglot étouffé, une sorte d’inspiration alors que les morts ne peuvent respirer, puis…
Elle chercha ses mots.
— … un petit cri suivi d’un hoquet de souffrance, comme une âme en peine. C’était affreux, terrifiant.
Je n’aurais pu la contredire.
— J’avais l’impression qu’il tentait de communiquer avec moi et ne le pouvait pas. Oh, si seulement Mme Iritosky était ici ! Je sais qu’elle le ferait parler. Je compte lui écrire pour lui demander de venir, mais je crains d’essuyer un refus. Elle déclare toujours qu’elle ne peut officier que chez elle.
Avec ses trappes, ses fils de fer et ses passages secrets à portée de la main, pensai-je. J’aurais dû m’en féliciter. Au moins ne pourrait-elle pas révéler que cet esprit était en fait un bouledogue.
— Si elle entendait ces plaintes déchirantes, elle accepterait sur-le-champ. Baine, M. St. Trewes est-il descendu ?
— Il devrait arriver d’un instant à l’autre, madame. Il promène son chien.