— Je chercherai son journal dans sa chambre. Ce matin, toute la maisonnée préparera la kermesse et nul ne devrait me déranger. En cas d’échec, je ferai un saut à Oxford. La graphologue a peut-être du nouveau.
— Profitez-en pour demander à Warder quel a été le décalage, quand vous avez sauvé la Princesse Arjumand.
— Il était inexistant, à mon retour à Oxford.
— Non, à votre arrivée ici, lorsque vous avez vu Baine et le chat.
— Entendu. Mais venez, ils vont s’étonner de notre absence.
Elle reboucha le pot de glu, se leva et sonna Baine qui entra sitôt après.
— Faites amener la voiture puis rejoignez-nous au salon.
— Oui, mademoiselle.
— Merci, Baine.
Elle récupéra la boîte terminée et me précéda vers la salle à breakfast.
Où Mme Mering poursuivait l’interrogatoire de Terence.
— Oh, comme c’est ravissant ! s’exclama-t-elle en voyant l’œuvre de Verity.
— Nous avons encore fort à faire, tante Malvinia. Je voudrais tant que cette kermesse soit une réussite. Avez-vous votre liste ?
— Sonnez Jane, pour la lui demander.
— Elle est allée au presbytère.
Et, dès que Mme Mering eut quitté la pièce :
— Monsieur St. Trewes, puis-je solliciter une faveur ? Les lanternes vénitiennes que je voulais suspendre entre les stands n’ont pas été livrées. Pourriez-vous aller les chercher à Streatley ?
— Dites à Baine de s’en charger, intervint Tossie. Je compte présenter Terence aux Chattisbourne.
— Votre mère a besoin de Baine pour ériger la tente de la buvette. M. Henry ira avec vous. Baine, apportez un panier afin qu’il puisse récolter les dons. La voiture est-elle prête ?
— Oui, mademoiselle.
— Mais…
Tossie fit une moue pendant que Verity remettait à Terence deux bouts de papier.
— Voici l’adresse, et le bon de commande des lanternes. C’est si aimable à vous…
Elle le poussa hors de la pièce sans laisser à « sa cousine » le temps de réagir.
Baine apporta le panier et Tossie alla prendre son chapeau et ses gants.
— Pourquoi n’avez-vous pas envoyé M. Henry chercher ces lanternes ? maugréa-t-elle en se dirigeant vers l’escalier.
— L’absence est aux tendres sentiments ce que le fumier est aux roses, affirma Verity. Prenez votre capeline à pois, je suis certaine que Rose Chattisbourne en sera folle de jalousie.
Elle revint vers moi.
— Vous m’impressionnez, lui avouai-je.
— J’ai été à bonne école, avec Lady Schrapnell. Chez les Chattisbourne, tentez d’apprendre quand doit revenir Elliott, le jeune homme dont vous portez les vêtements. Peut-être entretiennent-ils secrètement une correspondance depuis son départ pour l’Afrique du Sud. Attention, la revoilà !
Tossie voleta jusqu’au bas des marches sous une voilette à pois. Il ne lui manquait rien, pas même son ombrelle, et nous partîmes.
Baine nous rattrapa au pas de course.
— Votre chapeau, monsieur.
Il me tendit mon canotier, le souffle court.
La dernière fois que je l’avais vu, ce chapeau était emporté par les flots tumultueux de la Tamise et son ruban commençait à déteindre. Baine avait réussi à lui redonner son aspect et ses couleurs d’origine.
— Merci, Baine. Je le croyais à jamais perdu.
Je le mis et sus aussitôt que je pourrais non seulement éloigner Tossie de Terence mais le lui faire oublier.
Je lui présentai mon bras.
— Y allons-nous, très chère ?
Elle me dévisagea entre les pois, avant de rendre son verdict.
— Je suis moins sévère que Cousine Verity qui trouve que votre chapeau vous donne l’air d’un nigaud. Certains hommes auraient intérêt à rester tête nue, tout simplement. Ce matin, ma très chère Juju m’a demandé : « M. St. Trewes a n’était pas irrésistible, avec son canotier ? A n’était pas le plus mignon de tous les messieurs ? »
Si entendre parler « bébé » est en toutes circonstances difficilement supportable, cela devient insoutenable lorsque c’est un chat qui s’exprime ainsi. Je décidai de changer de sujet de conversation.
— Un de mes camarades d’études vit près d’ici. J’ai oublié son nom, mais je me souviens qu’il débute par un C.
— Elliott Chattisbourne ?
— Non, seule l’initiale correspond.
— L’avez-vous connu à Eton ?
Pourquoi pas, après tout ?
— Oui. Eton.
— Il y a Freddie Lawrence, néanmoins son nom ne commence pas par un C et il est allé à Harrow. Terence était-il avec vous ?
— De taille moyenne. Excellent au cricket.
— Non, je ne vois personne. Terence joue-t-il au cricket ?
— Il pratique le canotage et la nage.
— Il a été très courageux, lorsqu’il a sauvé la Princesse Arjumand. « Tu ne trouves pas qu’a n’était aussi vaillant qu’un preux chevalier ? » m’a demandé Juju.
Elle continua dans la même veine jusqu’au manoir des Chattisbourne, où elle déclara :
— Nous voici rendus.
Et nous nous engageâmes dans une allée conduisant à une grande maison néogothique.
J’avais survécu à ce parcours en sa compagnie et me sentais ragaillardi, convaincu que rien de pire ne pourrait m’arriver.
Elle gravit les marches. J’attendais qu’elle se décide à sonner quand je me souvins des usages de l’époque. Je le fis à sa place puis reculai pendant que le maître d’hôtel ouvrait la porte.
— Bonjour, mademoiselle, monsieur, nous dit Finch. Qui dois-je annoncer ?
Chapitre quatorze
Ce n’est pas le même sport.
C’est totalement différent, voilà bien le problème.
Je ne sais plus ce que je répondis, mais je me félicite de ne pas avoir laissé échapper : « Finch ! À quoi jouez-vous ? » Car c’était évident. Il jouait au majordome et avait calqué son personnage sur le Jeeves de P.G. Wodehouse. Il avait adopté son air hautain, sa façon de parler et son expression de joueur de poker. On aurait pu croire qu’il ne m’avait jamais rencontré avant cet instant.
Il nous invita à entrer en dosant parfaitement sa courbette et déclara :
— Je vais vous annoncer.
Il se dirigea vers l’escalier que Mme Chattisbourne et ses quatre filles dévalaient déjà, en jacassant.
— Tossie, ma chère, quelle surprise !
La maîtresse de maison s’arrêta sur la marche du bas et sa progéniture sur celles supérieures, comme pour une photo de mariage. Toutes avaient un nez retroussé et des cheveux châtains.
— Qui est ce jeune homme ?
La question posée par Mme Chattisbourne fit glousser ses filles.
— M. Henry, madame, l’informa Finch.
— Le gentleman qui a trouvé votre chatte. Le révérend Arbitage nous en a parlé.
— Oh, non ! C’est M. St. Trewes qui m’a rapporté la Princesse Arjumand. M. Henry n’est que son ami.