— Avez-vous appris quel était le décalage, lors de votre saut ?
— Non, Warder était trop occupée. Le nouveau… Ce type dont j’ai oublié le nom, celui qui était avec vous et Carruthers… Il est coincé en 1940.
— Dans un champ de seigle et d’orge ?
— Non, à Coventry. Il devait rentrer après avoir exploré les décombres, mais il n’est pas revenu.
— Il n’a pas dû retrouver la porte.
Il n’était même pas capable d’allumer une lampe de poche.
— C’est l’avis de tous ceux qui le connaissent. Cependant, M. Dunworthy et T.J. craignent qu’il n’y ait un lien avec l’incongruité et ils ont renvoyé Carruthers à sa recherche.
Tossie venait vers nous.
— C’est à vous, Verity. Vous ne l’avez pas encore récupérée ?
J’émergeai de la haie.
— La voilà !
— Elle a touché le sol ici, décida Tossie.
Et elle désigna du pied un point situé à des miles du point d’impact.
Je rendis son bien à Verity.
— C’est comme de jouer avec la Reine de Cœur.
Lors des trois tours suivants, je me contentai d’expédier ma boule vers la sienne, un but constamment contré par Mlle « Qu’on-lui-coupe-la-tête ».
Peu après, elle fit rebondir la boule de Terence contre mon tibia et Cyril alla s’installer de l’autre côté de la pelouse. Je rejoignis Verity en clopinant.
— J’ai compris. Ce monsieur C’est le médecin appelé pour soigner ses victimes. Qu’avez-vous appris d’autre ?
Elle aligna son tir avec soin.
— Qui Terence a épousé.
— Ne me dites pas que c’est Tossie ! l’implorai-je en sautillant sur ma jambe valide.
— Non, Maud Peddick.
Sa boule passa sous l’arceau.
— Mais c’est parfait, non ? Ce signifie que je n’ai pas tout gâché en les empêchant de se rencontrer.
Elle sortit une feuille de papier pliée de sa large ceinture et me la remit subrepticement. Je la glissai dans la poche de mon gilet.
— C’est quoi ? Un extrait du journal intime de Maud ?
— Non, elle doit être la seule jeune femme de cette époque qui ne couche pas par écrit tous ses états d’âme. C’est une lettre qu’elle a adressée à sa sœur cadette.
— Votre boule, monsieur Henry ! cria Tossie.
— Le deuxième paragraphe, ajouta Verity.
J’assénai à ma boule un coup qui l’envoya au-delà de celle de Terence, au milieu des lilas.
Et je m’aventurai dans les fourrés, à sa recherche.
— Je vous fais mes adieux, mon ami, me lança Terence en agitant son maillet. Car je crains fort de ne pas vous revoir de sitôt !
Je retrouvai la boule, la ramassai et m’enfonçai dans la partie la plus dense des buissons. Je dépliai la lettre, à la calligraphie soignée. « Très chère Isabelle, lus-je. Apprendre que tu t’es fiancée m’a transportée de joie. Robert est un jeune homme charmant et j’espère que tu seras aussi heureuse avec lui que je le suis avec Terence. Cela t’ennuie d’avoir fait sa connaissance sur les marches d’une quincaillerie, car tu trouves cela peu romantique. Sache que j’ai rencontré mon Terence dans des circonstances plus ou moins identiques. J’attendais notre oncle avec tante Amelia, sur le quai de la gare d’Oxford… »
Je restai là, à fixer ces mots.
« … ce qui n’est pas, j’en conviens, un lieu des plus romanesques, mais je n’ai eu qu’à le voir entre les valises et les malles pour savoir qu’il était l’homme de ma vie. »
Ce qui ne s’était pas produit. J’avais été présent et Maud et sa tante avaient pris un berlingot.
— Vous ne la trouvez pas ? demanda Terence.
Je repliai rapidement la lettre et la fourrai dans ma poche.
Je ressortis des buissons.
— La voilà !
Du pied, Tossie désigna un point qui n’existait que dans son imagination.
— Elle a touché le sol ici.
— Merci, mademoiselle Mering.
Je posai ma boule sur l’herbe et m’apprêtai à la frapper, quand Tossie décréta :
— Vous avez perdu votre tour. À moi de jouer.
Elle renvoya ma boule dans les lilas.
— J’ai roqué. J’ai droit à deux coups.
Cette fois, Terence vint m’aider à chercher ma boule.
— N’est-elle pas adorable ?
Non, pensai-je. En outre, vous n’auriez pas dû tomber amoureux d’elle mais de Maud. Vous l’avez ratée sur le quai de la gare et c’est ma faute, ma très grande faute.
Tossie trépignait d’impatience.
— Monsieur Henry, c’est votre tour !
— Oh ?
Je frappai la boule la plus proche.
— Vous êtes mort, monsieur Henry.
— Quoi ?
— Vous l’aviez déjà jouée. Vous ne pourrez plus y toucher avant d’avoir passé l’arceau.
— Oh ?
Je visai ce dernier, et elle secoua ses boucles blondes.
— Pas celui-ci ! Je dois vous pénaliser pour avoir tenté de sauter un arceau.
— Désolé.
— M. Henry a l’habitude des règles américaines, déclara Verity.
Je la rejoignis et demeurai près d’elle pendant que Tossie s’y prenait comme au billard en calculant les ricochets.
— Il y a pire, me dit Verity. Un de leurs petits-fils, devenu pilote de la RAF, a participé au premier bombardement de Berlin.
— Terence ! hurla Tossie. Votre animal est sur mon parcours.
Avec obéissance, il alla déplacer Cyril. Tossie visa le long de son maillet pour mesurer les angles sous lesquels les boules se caramboleraient.
Je la regardais préparer son tir et Verity n’ajoutait rien. C’eût été inutile. Je savais tout, au sujet de ce premier raid. Il avait eu lieu en septembre 1940, pendant la bataille d’Angleterre. Hitler avait pris l’engagement qu’aucune bombe ne tomberait sur le Fatherland et, quand elles avaient chu malgré ses promesses, il avait ordonné de pilonner Londres, puis, en novembre, Coventry.
Tossie balança son maillet. Sa boule percuta la mienne, ricocha, percuta celle de Verity et traversa l’arceau.
C’était ce qui avait sauvé la Royal Air Force, dont les appareils avaient été très inférieurs en nombre. Si la Luftwaffe n’avait pas été envoyée bombarder des objectifs civils, elle aurait remporté la bataille d’Angleterre et Hitler, aurait eu le champ libre pour envahir le pays.
Chapitre quinze
D’un tissu, tire un brin, voilà qu’il s’effiloche…
Ma deuxième nuit chez les Mering fut identique à la première. Terence vint s’informer des propos que Tossie avait tenus sur lui pendant que nous étions chez les Chattisbourne, il fallut charrier Cyril dans l’escalier et Baine m’apporta du cacao. Il en profita pour me demander s’il était vrai que tous les Américains étaient armés.
Je répondis par la négative.
— J’ai par ailleurs entendu dire qu’ils n’accordent guère d’importance aux notions de classes et que les barrières sociales sont là-bas moins rigides.
Je craignis qu’il n’eût envisagé d’embrasser une carrière de révolutionnaire.
Ce que je peux dire, c’est que tous sont libres de chercher fortune. Et qu’ils ne s’en privent pas.