— La graphologue a déchiffré « pauvre Princesse Arjumand qui a péri dans les flots ».
— Tossie a pu l’écrire avant que je ramène l’animal. Non, Finch ne ferait pas de mal à une mouche.
— Ils ont dû estimer qu’ils ne pouvaient compter sur nous et ils n’avaient que lui sous la main.
C’était plausible, étant donné que Lady Schrapnell recrutait quiconque n’était pas cloué au lit.
— En admettant que ce soit vrai, pourquoi l’ont-ils envoyé chez les Chattisbourne plutôt qu’ici ?
— Ils ont dû se dire que Mme Mering allait le leur chiper.
— Vous subissez les effets pernicieux du déphasage. Nous en reparlerons dans la matinée.
Je m’assurai que la voie était libre et ressortis.
Verity avait refermé la porte derrière moi et j’étais arrivé à la hauteur du porte-parapluies, quand j’entendis hurler :
— Mesiel ! Je le savais !
La lumière inonda le couloir et Mme Mering me chargea en brandissant une lampe à pétrole.
J’étais trop éloigné de l’escalier pour espérer l’atteindre. En outre, Baine le gravissait à la lueur d’une chandelle. J’avais été surpris en flagrant délit devant la chambre de Verity. Ce n’était certainement pas ce que M. Dunworthy avait eu à l’esprit en nous demandant de « redresser la situation ».
N’ayant ni une bougie ni un livre, je ne pouvais prétendre que j’étais descendu chercher de la lecture. J’ouvrais la bouche pour déclarer que j’étais somnambule, comme le héros de La Pierre de lune, quand Mme Mering ajouta :
— Vous l’avez donc entendu vous aussi, monsieur Henry.
Tossie vint nous rejoindre, les cheveux en papillotes.
— Que se passe-t-il, mère ?
— Un esprit. Et je ne suis pas la seule à avoir perçu sa présence, n’est-ce pas, monsieur Henry ?
— Absolument. J’ai tout d’abord pensé qu’il s’agissait d’un voleur et j’ai quitté ma chambre sans faire la lumière afin de le surprendre, mais je n’ai vu personne.
— Et vous, Baine ? Des coups à peine audibles, suivis d’étranges murmures ?
— Non, madame. Il est vrai que j’étais dans la salle à breakfast où je dressais la table.
— Monsieur Henry a tout entendu. D’ailleurs, il était aussi blanc qu’un linceul, quand je suis sortie dans le couloir. Il y a eu des bruits sourds, des murmures puis…
— Une sorte de gémissement spectral, complétai-je.
— Tout juste ! Je crois qu’il y a ici plusieurs esprits qui conversent entre eux. N’avez-vous rien aperçu, monsieur Henry ?
— Un vague miroitement blanchâtre, improvisai-je, au cas où elle aurait entrevu Verity. Mais l’apparition s’est volatilisée presque aussitôt.
— Oh ! Mesiel ! Venez ! M. Henry a vu un esprit !
Le colonel Mering ne réagit pas et dans le silence qui suivit Cyril libéra un ronflement sonore. Nous n’étions pas encore tirés d’affaire.
Je désignai le mur, au-dessus du portrait de Lady Schrapnell.
— Là ! Avez-vous entendu ?
— Oui ! fit-elle en pétrissant sa poitrine à deux mains. Qu’était-ce ?
— Comme le tintement d’un glas, puis une sorte de sanglot…
— C’est bien cela. Le grenier ! Baine, ouvrez la porte. Nous devons aller voir.
À ce stade, Verity nous rejoignit en refermant son saut-de-lit et en cillant.
— Que se passe-t-il, tante Malvinia ?
— L’esprit que j’ai vu il y a deux jours près du belvédère. Il est à présent dans les combles.
Cyril renifla. Il était évident que ce son provenait de ma chambre, mais Verity regarda le plafond.
— Là ! Des pas ectoplasmiques au-dessus de nos têtes !
Nous consacrâmes les deux heures suivantes à traverser des toiles d’araignées et chercher des miroitements blanchâtres fugaces. Mme Mering n’en trouva aucun mais découvrit un compotier de verre rubis, une lithographie d’un berger allemand et une peau de tigre mitée pour la vente de charité.
Elle ordonna à ce pauvre Baine de les descendre sans attendre.
— C’est sidérant, tout bonnement sidérant, les trésors que contiennent les greniers. Ne le pensez-vous pas, monsieur Henry ?
— Hmm ? bâillai-je.
Fort heureusement, Baine remonta nous rejoindre.
— Je crains que l’esprit n’ait regagné l’Au-Delà, madame. Et nous risquons de l’effrayer, si nous restons ici.
— Vous avez raison, Baine, estima-t-elle.
Et nous pûmes aller nous coucher.
Je craignais que Cyril ne se manifeste de nouveau pendant notre traversée du couloir, mais il fit pour une fois preuve de discrétion. Quand j’entrai dans ma chambre, le chien et le chat se mesuraient des yeux, assis sur le lit, truffe à truffe.
— Pas de regards, pas de ronflements et pas d’étalements, décrétai-je en retirant mon peignoir et en me glissant entre les draps.
Ils m’obéirent et entamèrent des circuits du lit en se reniflant la queue.
— Couchés !
Puis je demeurai allongé dans le noir, pour réfléchir au bombardement accidentel de Londres.
Il était indubitable que ce fût un point sensible. Seuls deux avions avaient été impliqués, et un rien eût suffi pour modifier le cours de l’histoire. Leurs pilotes auraient pu reconnaître un monument, larguer leurs bombes dans un champ de seigle et d’orge ou dans la Manche, être abattus par la DCA. Dans un système chaotique, le moindre détail pouvait avoir des conséquences inimaginables.
Il en découlait qu’il était impossible de déterminer ce qu’il convenait ou non de faire.
Cyril et la Princesse Arjumand se promenaient toujours.
— Couchés !
Chose étonnante, Cyril obtempéra. Il s’affaissa à mes pieds et la Princesse Arjumand alla vers lui et s’assit pour lui donner une petite tape sur la truffe.
Il se releva, visiblement irrité, et elle s’allongea à sa place.
Je regrettais que tout ne fût pas aussi simple. Action et réaction. Causes et effets. Le problème, c’était que ces derniers étaient rarement ceux escomptés.
La lettre avec laquelle j’avais manqué incendier le manoir en apportait la preuve. J’aurais pu également citer le cuirassé Nevada. Endommagé par la première vague d’assaut contre Pearl Harbor, il avait allumé ses chaudières et tenté de quitter le bassin. Et il avait failli couler dans l’entrée du port, qu’il aurait rendu inaccessible pendant des mois.
Le même jour, un technicien de la station de radar d’Opana avait téléphoné à son supérieur hiérarchique à sept heures cinq, près de cinquante minutes avant l’attaque, pour signaler l’approche d’un grand nombre d’appareils non identifiés. Le gradé en question lui avait rétorqué que c’était sans importance et était retourné se coucher.
Et il y avait le terrain d’aviation de Wheeler Field où, afin de compliquer la tâche d’éventuels saboteurs, les appareils avaient été garés au milieu des pistes. Ce qui avait permis aux Zéros japonais de tous les détruire en moins de trois minutes.
Si la devise de Lady Schrapnell était Dieu est dans les détails, la mienne devait être Quoi que tu fasses, il en résultera une catastrophe.
Je pensais toujours à Pearl Harbor quand je descendis prendre mon breakfast. Tossie était près du buffet. Elle avait la Princesse Arjumand dans les bras et soulevait les couvercles des plats avant de les remettre en place en arborant une moue de vif mécontentement.
C’était la première fois qu’elle m’inspirait de la pitié, cette pauvre petite fille riche condamnée à être frivole et à ingurgiter des mets innommables. On lui interdisait de s’instruire et de faire quelque chose de ses dix doigts, de la broderie et des tourtes d’anguille exceptées. Je me reprochais d’avoir été trop dur avec elle quand elle rabattit le loup et s’empara d’une clochette en argent qu’elle secoua hargneusement.