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Baine arriva sitôt après, les bras chargés de noix de coco. Il avait en outre des tentures pourpres drapées sur ses épaules.

— Oui, mademoiselle ?

— Pourquoi n’y a-t-il pas de poisson, ce matin ?

— Mme Posey prépare les cakes et les boissons pour la fête, et je lui ai dit que quatre plats chauds suffiraient.

— Eh bien, vous avez eu tort !

Jane entra avec un stock de têtières, fit une courbette et déclara rapidement :

— Veuillez m’excuser, mademoiselle. Monsieur Baine, des hommes ont apporté la tente de la buvette et le valet de pied de Mlle Stiggins souhaite savoir où il doit mettre les chaises supplémentaires.

— Allez les informer que j’arrive, Jane.

— Oui, monsieur.

Elle plia les genoux et sortit en courant.

— Je veux une truite grillée, et si Mme Posey est occupée vous n’aurez qu’à la faire cuire vous-même, lança Tossie.

À la place de Baine, je lui aurais cassé une noix de coco sur la tête.

Mais il n’eut qu’à serrer les dents pour conserver son expression de joueur de poker.

— Comme vous voudrez, mademoiselle.

Il regarda la chatte.

— Si vous permettez, mademoiselle, encourager la Princesse Arjumand à manger du poisson ne sert pas ses intérêts. Si seulement…

— Je ne vous permets pas ! Vous êtes un serviteur. Apportez-moi immédiatement cette truite.

— Comme vous voudrez, mademoiselle.

Il repartit en jonglant avec les noix de coco.

— Servez-la-moi sur un plat d’argent ! Et attachez l’horrible chien de Terence. Il a essayé de poursuivre ma chère, très chère Juju, ce matin.

Entendu, le sort en était jeté. Nous empêcherions Tossie d’épouser Terence, même s’il fallait pour cela chambouler le continuum. Un univers où Cyril et Baine devaient subir de telles vexations ne méritait pas d’exister.

Je montai jusqu’à la chambre du professeur Peddick. Il était absent, mais je trouvai Terence dans la sienne. Il se rasait.

— J’ai réfléchi, lui annonçai-je en admirant la dextérité avec laquelle il faisait mousser le savon à barbe. Le professeur Peddick a quitté Oxford il y a déjà trois jours et nous n’avons pas encore atteint Runnymede. Nous devrions y aller aujourd’hui et regagner Oxford demain. Ce que je veux dire, c’est que nous gênons les membres de cette maisonnée alors qu’ils ont fort à faire pour préparer la kermesse.

— J’ai promis à Mme Mering de les aider. Elle souhaite que je m’occupe des promenades à poney.

Il fit glisser une lame au tranchant redoutable le long de son cou.

— En ce cas, raccompagnons le professeur Peddick à Oxford par le train de cet après-midi, ce qui nous permettra d’être de retour pour les festivités. Il doit manquer à sa sœur et à sa nièce.

— Il leur a envoyé un télégramme.

Sur ces mots, il s’attaqua à son menton.

— Mais elles ne resteront pas ici éternellement, et il serait choquant qu’il ne les rencontre pas.

Mon argument ne parut pas l’ébranler et je décidai d’improviser une citation de Lao-Tseu pour donner plus de poids à mes propos.

— Le temps est fugace et celui qui laisse passer sa chance ne peut espérer la rattraper, même s’il la poursuit au galop.

— C’est vrai. Mais comme la nièce du professeur Peddick a dû venir faire campagne en faveur de l’ouverture des collèges à la gent féminine ou revendiquer le droit de vote pour ses semblables, elles s’incrusteront à Oxford tout le trimestre. Ah, les femmes modernes ! Grâce à Dieu, Mlle Mering n’est pas comme ça… timide et posée etdouce comme l’aubépine d’une blancheur laiteuse qu’irise la rosée, agréable comme un frisson d’extase.

C’était sans espoir et je décidai d’aller tenter ma chance auprès du professeur.

Je ne pus arriver jusqu’à lui. Mme Mering m’intercepta sur le chemin du bassin et m’envoya placarder des affichettes dans le village. Il était près de midi, à mon retour.

Juchée sur une échelle, Verity suspendait les lanternes vénitiennes entre les stands que des ouvriers assemblaient sur la pelouse.

— Des progrès, pour le journal ?

Elle descendit.

— Non. C’est en vain que j’ai retourné tous les jabots de sa chambre. Et pour Terence ?

Je secouai la tête, avant de regarder de toutes parts.

— Où est-il ? Pas avec Tossie, j’espère ?

— Non. Mme Mering l’a chargé d’aller chercher à Goring des lots pour la pêche dans la sciure. Et Tossie est partie emprunter aux Chattisbourne un ruban pour son chapeau. Ça lui prendra tout l’après-midi.

— Pour un ruban ?

— Je l’ai persuadée qu’il lui fallait absolument trouver une nuance de lilas avec des touches de mauve, de bleu pervenche et de lavande. Par ailleurs, les filles Chattisbourne voudront tout savoir sur vous. Nos deux tourtereaux devraient être occupés jusqu’à l’heure du thé.

— Parfait. J’en profiterai pour tenter de convaincre Peddick.

— C’est hors de question ! gronda Mme Mering.

Et je manquai tomber raide, tant sa voix me rappelait celle de Lady Schrapnell.

— Il me faut cette boule de cristal pour la kermesse !

Je pris une lanterne vénitienne afin de donner l’impression que je n’étais pas disponible et regardai au-delà de l’étal des articles en laine le fonds de commerce de la diseuse de bonne aventure.

Un artisan en redingote, haut de forme et tablier de boucher se recroquevillait contre sa voiture.

— Felpham & Muncaster sont sincèrement désolés de tout désagrément qu’ils ont pu provoquer. Et nous…

— Désagrément ! Vous oubliez que nous essayons de récolter des fonds pour le projet de restauration !

Je me tournai vers Verity.

— Il a perdu la boule.

Elle me sourit.

— C’est un coup du continuum qui veut nous empêcher de voir ce qui va se passer. Mais si vous voulez parler au professeur, vous devriez vous hâter. Il a prévu d’aller pêcher avec le colonel.

— J’exige que vous la livriez avant quatre heures !

— Madame Mering…

— Tapantes !

— Savez-vous où il est ? demandai-je à Verity.

Elle prit une autre lanterne et souleva sa jupe pour gravir l’échelle.

— Dans la bibliothèque, je crois. Il voulait vérifier des points de détail au sujet de la bataille de Bannockburn. Ah, avant que vous ne partiez… J’ai réfléchi à ce que vous m’avez dit au sujet de Finch. Vous devez avoir raison, il n’est pas du genre à noyer un chat. Je n’ai pas les idées très claires, quand je suis déphasée.

— Je sais ce que c’est.

— Je n’ai pu deviner ce qu’il fait ici. Et vous ?

Je secouai la tête, et elle ajouta :

— Je compte aller voir ce qu’a découvert la graphologue, et ce qu’il est possible d’apprendre sur la mission de Finch. M. Dunworthy ne dira rien, mais il y a Warder et j’arriverai peut-être à lui tirer les vers du nez.

Je partis à la recherche du professeur Peddick, et fis un long détour pour m’assurer que Mme Mering ne pourrait m’intercepter de nouveau.

Il n’était ni dans la bibliothèque ni dans le salon. Je poussai jusqu’aux écuries puis revins vers le manoir afin d’interroger Jane.

J’allais atteindre la demeure quand Finch en sortit par la porte de service, en compagnie de Jane. Il lui dit quelque chose et elle gloussa, avant de le regarder s’éloigner en souriant et agitant son tablier.