Je la rejoignis.
— Jane, qu’est venu faire Finch ?
— Apporter des rochers pour la kermesse. J’aimerais tant qu’il soit notre majordome ! M. Baine voudrait toujours que je lise, que j’essaie de m’instruire. Mais M. Finch est très gentil. Il ne s’autorise jamais la moindre critique. Il se contente de parler.
— Et de quoi parle-t-il ? demandai-je en feignant l’indifférence.
— Oh, de tout et de rien ! La fête, la disparition de la Princesse Arjumand. Il s’y intéresse beaucoup.
— À la Princesse ? Qu’a-t-il dit ?
— Oh, qu’il était heureux que vous l’ayez ramenée. Et il voulait savoir si elle avait eu des chatons, parce que Mlle Stiggins aimerait en avoir un. S’il ne lui arrivait pas de faire des fugues. Des choses de ce genre.
— A-t-il souhaité la voir ?
— Oui, mais je n’ai pu la trouver. Je lui ai dit qu’elle devait être près du bassin.
Puis elle parut prendre conscience qu’elle ne s’adressait pas à un autre serviteur.
— Je n’ai rien fait qu’on pourrait me reprocher, n’est-ce pas ? Nous n’avons pas interrompu notre travail pour autant.
— Non, bien sûr que non. Je pensais simplement qu’il avait apporté le fourre-tout pour la brocante.
— Non, monsieur. Seulement des rochers.
— Oh !
Et je filai vers le jardin de rocaille.
Je marchai tant qu’elle put me voir, puis me mis à courir. Verity avait vu juste. Finch cherchait la Princesse Arjumand.
Je traversai rapidement la pelouse où Mme Mering sermonnait toujours l’artisan et laissai derrière moi les lanternes vénitiennes. L’échelle était en place mais Verity avait disparu, et je me demandai si elle n’avait pas déjà regagné Oxford.
Je piquai un sprint, passai en trombe devant les lilas et la gloriette, atteignis le sentier longeant la berge. Si nul remous n’indiquait que Finch avait balancé la chatte dans la Tamise, peut-être arrivais-je trop tard.
— Princesse Arjumand !
Je repartis vers le jardin de rocaille.
Le bassin se trouvait en son centre, bordé de briques et couvert de nénuphars. Cyril était assis à côté de la chatte qui trempait sa patte dans l’eau.
— Arrête ! ordonnai-je.
Cyril sursauta, tout penaud, mais la Princesse Arjumand n’en fit pas cas.
— Ça suffit comme ça, vous deux. Vous êtes en état d’arrestation. Venez.
Je pris la Princesse sous mon bras et repartis vers le manoir. Cyril était sur mes talons, la tête basse.
— Tu devrais avoir honte. Un chien digne de ce nom ne se laisse pas entraîner par une chatte sur la pente glissante du crime. As-tu idée de ce qui se serait passé, si Baine vous avait repérés ?
Et je vis un miroitement près de la gloriette.
Je regardai de toutes parts, saisi d’angoisse, en espérant que nul autre que moi n’avait remarqué l’étrange phénomène. La luminescence s’accentua et Cyril recula en grondant.
Verity se matérialisa à côté du kiosque.
— Ned ! C’est si prévenant d’être venu m’accueillir !
— Qu’avez-vous appris ?
— Et vous avez amené Cyril, fit-elle en tapotant sa tête avant de roucouler : Et cette chère, très chère Juju !
Elle prit la Princesse Arjumand et la berça en agitant devant sa truffe des doigts qu’elle essaya d’attraper.
— Comment la Juju peut-elle supporter que sa maîtresse a n’a lui parlait comme à un bébé ? A n’a devrait la griffer, ça lui ferait les pieds.
— Verity, est-ce que ça va ?
Elle repartit vers la pelouse, la chatte dans les bras.
— Très bien. Où est Terence ? Je vais lui dire de plaquer cette petite conne parce que l’avenir du monde libre en dépend. J’en profiterai pour préciser qu’elle triche au croquet.
— Combien de sauts avez-vous faits ?
— Seize, déclara-t-elle avant de froncer les sourcils. Non, huit. Douze. Ce n’est pas loyal, vous savez.
— Qu’est-ce qui n’est pas loyal ?
— Votre canotier. Vous me faites penser à Lord Peter Wimsey, surtout quand vous l’inclinez sous cet angle !
Je récupérai la Princesse Arjumand et la déposai sur le sol, avant de retenir Verity par le coude.
— Et pendant que j’y suis, je vais dire ses quatre vérités à Tossie.
— Je doute que ce soit une excellente idée. Allons plutôt nous asseoir sous le kiosque.
Je la guidai et elle ne résista pas.
— Je me suis dit que vous ressembliez à Lord Peter Wimsey sitôt que je vous ai vu. Vous portiez ce canotier et… non, ce n’est pas première fois. Je vous avais croisé dans le bureau de M. Dunworthy. Et je vous avais déjà trouvé adorable, malgré la suie qui vous couvrait et votre bouche ouverte. Aviez-vous une moustache, à l’époque ?
Je l’aidai à gravir les marches de la gloriette.
— Non. Maintenant, dites-moi ce qui s’est passé. Pourquoi avez-vous fait douze sauts ?
— Sept. T.J. voulait vérifier les décalages vers mai et août 1888. Il cherche des secteurs temporels proches où ils auraient augmenté de façon radicale.
Ses propos redevenaient cohérents.
— Il dit que notre incongruité ne colle pas avec le reste, qu’il devrait y avoir une accentuation modérée des décalages autour de nous. Savez-vous pourquoi Napoléon a pris la pâtée, à Waterloo ? Parce qu’il pleuvait. À seaux.
Non, elle était toujours déphasée.
— Pourquoi T.J. vous a-t-il envoyée là-bas ? Il aurait pu en charger Carruthers.
— Ils ne l’ont pas récupéré.
— Vous confondez avec la nouvelle recrue.
— Carruthers.
J’ignorais si c’était vrai, si elle avait les idées confuses et si nous parlions de la même chose. En raison de ses problèmes d’audition et de ses troubles visuels, nos trains de pensées pouvaient être totalement différents.
— Verity, je vais vous conduire…
Où ? Il était évident qu’elle avait besoin d’un bon somme, mais un champ de mines nous séparait du manoir. Le révérend Arbitage supervisait les travaux et Mme Mering supervisait le révérend Arbitage. Et si Tossie était revenue plus tôt que prévu de chez les Chattisbourne, elle devait chercher deux gogos à arnaquer au croquet.
Les écuries ? Non, il nous faudrait empiéter sur la pelouse pour les atteindre. Je venais de décider de la convaincre de s’allonger sur un des bancs du kiosque quand j’entendis la voix du professeur Peddick qui venait dans notre direction.
— Et qu’a-t-on à reprocher à un Dessein supérieur, je vous le demande ? Il est logique qu’Overforce ne puisse appréhender ce concept. Tout ce qu’il sait faire, c’est apprendre à son chien à sauter sur d’innocents promeneurs.
— Venez, Verity. Nous ne pouvons pas nous attarder ici.
— Où allons-nous ? Pas à la kermesse, j’espère ? Je hais les brocantes, les coquillages et les glands, les broderies et les dentelles, les volutes en tous genres et les perles qu’ils collent sur tout. Pourquoi ne nous fichent-ils pas la paix cinq minutes ?
— Le plan d’ensemble nous dépasse parce que nous sommes de simples pions sur un immense échiquier. Le fil sur le rouet voit-il la trame du tissu ? Le deuxième classe peut-il analyser la stratégie de la bataille à laquelle il participe ?
Je poussai Verity derrière les lilas et la pris par la main, comme si c’était une enfant.
— Venez. Par ici.
Nous descendîmes vers le fleuve. Cyril et la Princesse Arjumand nous avaient suivis et la chatte s’entortillait autour de nos jambes pour entraver notre progression.
— Cyril, va chercher ton maître.
— Bonne idée, j’ai deux ou trois choses à lui dire. « Terence, comment pouvez-vous être amoureux d’une mijaurée qui traite Cyril comme un chien ? »