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Elle ferma les yeux et se toucha le front.

— Le cristal se trouble… Je ne puis vous dire si cette entreprise sera couronnée de succès.

— Vous ne sauriez pas où il est, par hasard ? Je parle de cet objet.

Je me penchai vers la boule mais ne vis rien.

— Non, il… Les apparences sont souvent trompeuses. Je vois… des complications… Le cristal s’obscurcit… Au centre, je discerne la… Princesse Arjumand !

Je fis un bond de trente centimètres.

— Princesse Arjumand ! Vilain chat !

Elle glissa ses mains sous ses jupes.

— Tu ne dois pas venir ici, petite polissonne. Monsieur Henry, auriez-vous l’amabilité de la rapporter à ma fille ? Elle m’empêche de créer l’atmosphère qui convient.

Elle me remit la chatte, qu’elle dut détacher griffe par griffe de sa robe.

— Elle se fourre toujours là où il ne faut pas.

J’emportai la Princesse Arjumand vers le stand de la brocante et demandai à Verity de la surveiller.

— Que vous a dit M. Dunworthy ? souhaita-t-elle savoir.

— Je n’ai pas encore pu y aller, car je suis tombé dans une embuscade. Mais Mme Mering vient de m’annoncer que je ferai un long voyage, et j’en déduis que je réussirai à m’éclipser.

— Elle a vu un mariage, dans mon avenir. J’espère que c’est celui de sa fille avec monsieur C.

Je passai derrière l’étal, lui confiai la Princesse et sortis. Je pus atteindre le chemin de halage que je suivis jusqu’à la gloriette. Une fois-là, je m’accroupis dans les lilas pour attendre l’ouverture de la porte.

Ce qui lui prit une éternité, alors que je redoutais d’être découvert par Églantine, le vicaire et finalement, quand l’air se mit à miroiter, par Lady Schrapnell.

Je m’avançai en me ramassant sur moi-même, prêt à bondir en arrière tel un tigre si cette femme était à l’affût dans le labo. Elle n’y était pas et les lieux avaient été transformés en QG. Le mur devant lequel j’étais resté assis – combien de jours plus tôt ? – disparaissait derrière une installation informatique si démesurée que la console du transmetteur paraissait par comparaison minuscule. Des batteries de moniteurs et d’écrans tridimensionnels emplissaient l’espace subsistant.

À son pupitre, Warder interrogeait la nouvelle recrue qui répondait :

— Tout ce que je sais, c’est qu’il a dit : « Je ne vais pas courir le risque de vous laisser ici. Allez-y. » Et j’y suis allé.

— Il n’a pas déclaré qu’il avait quelque chose à faire ?

— Il a ajouté : « Je vous suis. »

— Vous n’avez vu personne dans les parages ?

— Non, les sirènes s’étaient déclenchées et il n’y avait plus un chat dans le quartier. Tout était en ruines.

— Les sirènes ? Il y avait donc un raid. Une bombe n’a-t-elle…

Elle redressa la tête et me vit.

— Que faites-vous ici ? Qu’est-il arrivé à Kindle ?

Je franchis les voiles.

— Déphasage à un stade avancé, grâce à vous. Où est M. Dunworthy ?

— À Corpus Cristi, auprès de la graphologue.

Je me tournai vers la nouvelle recrue.

— Allez l’informer que je dois lui parler immédiatement.

— J’essaie de déterminer ce qui cloche, pour Carruthers, gronda Warder. Vous ne pouvez pas débarquer comme ça et…

— C’est important.

— Votre collègue l’est aussi ! aboya-t-elle avant de se tourner vers le nouveau. Y avait-il des bombes à retardement, dans le secteur ?

Il nous fixait à tour de rôle, en hésitant.

— Je ne sais pas.

— Qu’est-ce que ça veut dire, ça ?

— C’est que… Je dois aller chercher M. Dunworthy.

— Entendu, mais revenez avec lui. J’ai d’autres questions à vous poser.

Il s’esquiva, en frôlant T.J. qui apportait une pile de livres, de vids et de disques.

— Oh, Henry ! Je voulais justement vous…

Il s’interrompit et regarda de tous côtés.

— Où est Verity ?

— En 1888. Vous l’avez complètement déphasée, avec vos sauts.

Il essaya de poser son fardeau sans tout renverser.

— Ils ne m’ont pas permis d’apprendre quoi que ce soit. Ce qui est incompréhensible, car les décalages auraient dû augmenter autour du site. Je vais vous montrer.

Il m’entraîna vers les nouvelles installations, me lâcha et alla demander à Warder :

— Y en a-t-il eu un, au retour de Ned ?

— Je n’ai pas eu le temps de vérifier. Je dois récupérer Carruthers !

— D’accord, d’accord. Pourriez-vous faire les calculs, s’il vous plaît ?

Il se tourna vers moi.

— Ned, je veux vous…

— Qu’est-ce que ça veut dire ? Il n’y a jamais de décalages, lors des rentrées.

— Nous en avons relevé un, pour celle de Verity.

— Quelle en était la cause ?

— J’aimerais le savoir. Vous a-t-elle parlé de mes simulations de Waterloo ?

— Vaguement.

Il saisit rapidement des données.

— Il est généralement difficile de reproduire un événement historique parce que de nombreux facteurs sont inconnus, mais celui-ci est une exception à la règle. Cette bataille a fait l’objet d’analyses approfondies et tout a été disséqué. Une foule de détails auraient pu inverser l’issue du combat. Les violents orages du seize et du dix-sept, le fait que Grouchy ne soit pas arrivé…

— La calligraphie de Napoléon.

— Tout juste. Son message à D’Erlon et l’impossibilité de prendre Hougoumont, entre autres.

Il enfonça des touches supplémentaires puis se tourna vers la batterie d’écrans et se dirigea vers celui du milieu en sortant un pointeur laser de sa poche.

— Bon, voilà la simulation de ce qui s’est passé.

C’était une tache tridimensionnelle d’un gris plus ou moins soutenu selon les endroits. Il alluma son accessoire et désigna son centre.

— Nous avons ici le champ de bataille et sur les bords les secteurs temporels et géographiques affectés par les affrontements.

Le faisceau zigzagua puis revint à son point de départ.

— Les combats de Quatre Bras, l’attaque de Wavre, la charge de la Vieille Garde, la retraite.

Je ne voyais que de la grisaille et j’avais l’impression d’être avec un médecin qui me montrait une radiographie en disant : « Voici vos poumons et votre cœur… » alors que rien n’évoquait de près ou de loin des organes.

— J’ai inséré des incongruités dans cette sim, afin de découvrir quelles étaient leurs conséquences.

Il se tourna vers l’écran de gauche. Pour autant que je pouvais en juger, il était identique au précédent.

— Napoléon avait prévu d’envoyer D’Erlon vers Ligny, mais l’ordre était illisible et D’Erlon a conduit ses hommes derrière le flanc gauche et ils ont été pris pour des ennemis. Dans cette simulation, un historien substitue au message une copie compréhensible et, comme vous le constaterez aisément, la situation en est radicalement modifiée.

Je devais le croire sur parole.

— Les décalages commencent par s’accroître sur le site puis, à des degrés moindres, sur son pourtour et finalement dans des zones périphériques pendant que tout se stabilise.

Je fronçai les sourcils, pour lui donner l’impression que je suivais ses explications.

— En l’occurrence, la correction est presque instantanée. D’Erlon transmet ses instructions à son commandant en second qui les crie à un lieutenant. Mais les tirs d’artillerie couvrent les ordres et le sous-officier envoie malgré tout ses troupes sur le flanc gauche. Tout redevient comme dans le modèle d’origine.