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Mme Mering se précipita vers la visiteuse qui attendait dans le vestibule avec neuf valises, une grande malle noire et le comte de Vecchio.

— Madame Iritosky, monsieur le comte ! Quelle agréable surprise ! Baine, allez dire au colonel que nous avons des invités. Il en sera ravi ! Vous connaissez déjà Mlle Brown, et je vous présente M. Henry.

Le comte de Vecchio s’inclina vers moi.

— Yé souis ravi dé vous connaître, signor Henry.

— Vous auriez dû nous informer de votre venue, déclara Mme Mering. Baine serait passé vous prendre à la gare.

— Je suis venue sitôt après avoir reçu un message de l’Au-Delà. On ne peut faire fi des convocations des esprits.

Mme Iritosky était très différente de ce que j’avais imaginé. Petite et boulotte, elle avait des cheveux grisonnants à la propreté douteuse et une robe brune élimée aussi miteuse que son chapeau orné de plumes de coq. Une femme telle que Mme Mering aurait dû la regarder de haut, mais elle battit des mains et s’exclama :

— Un message des esprits ! C’est sensationnel ! Que vous ont-ils dit ?

— Allez !

— Avanti ! traduisit le comte de Vecchio. Ils ont tapé cé mot sour la table. Allez.

— Aller où ? ai-je voulu savoir.

J’ai attendu la réponse, mais il n’y avait plus que le silence.

— Il silenzio.

— Aller où ? ai-je répété.

Et une petite lumière est brusquement apparue devant moi, avant d’entrer en expansion pour devenir…

Elle fit une pause mélodramatique.

— … votre lettre.

— Ma lettre ! murmura Mme Mering.

Je me dirigeai vers elle, craignant qu’elle ne tombât en pâmoison. Elle se contenta de vaciller et de me préciser :

— Je lui ai écrit pour l’informer que nous avions vu des esprits. Et ils sont intervenus pour hâter la remise du message !

Mme Iritosky regarda le plafond.

— Parce qu’ils ont quelque chose à vous annoncer. Je sens leur présence. Ils sont parmi nous à cet instant.

De même que Tossie, Terence, Baine et le colonel qui approchait. Il était botté, muni d’une épuisette et visiblement mécontent.

— Veut dire quoi, ça ? Espère que c’est important. Parlais de la bataille de Monmouth avec Peddick.

— Signorina Mering, amore mio, s’exclama le comte en se précipitant vers Tossie. Yé souis si heureux dé vous revoir.

Il lui fit le baisemain et Terence s’interposa.

— Enchanté. Terence St. Trewes, le fiancé de Mlle Mering.

Le comte et Mme Iritosky échangèrent un regard.

— Mesiel, vous ne devinerez jamais qui est là ! roucoulait Mme Mering. Madame Iritosky, permettez-moi de vous présenter mon mari, le colonel Mering !

Mme Iritosky s’inclina et ses plumes de coq chatouillèrent le nez du maître de maison.

Colonel, je vous remercie de nous offrir votre hospitalité.

— Hmmmmm, gronda-t-il à travers sa moustache.

— Je vous avais dit que j’avais vu des esprits, Mesiel. Mme Iritosky est venue les contacter. Elle sait qu’ils sont déjà parmi nous.

— Me demande bien où. Pas de place pour eux, dans ce capharnaüm.

— Oh !

Et Mme Mering remarqua enfin que nous étions à l’étroit.

— Madame Iritosky, monsieur le comte, allons dans la bibliothèque. Baine, dites à Jane de nous apporter du thé et portez les affaires de nos visiteurs dans leurs chambres.

— La malle aussi, madame ?

— La…

Mme Mering parut impressionnée par la pile de bagages.

— Seigneur ! Partez-vous en voyage ?

Mme Iritosky échangea un autre regard avec son compagnon.

— Qui me dit que les esprits ne m’enverront pas faire un interminable périple ?

— Certes, certes ! Non, Baine, Mme Iritosky en aura besoin pour notre séance. Allez la mettre au salon.

Je m’interrogeai. Où pourrait-il la caser ? Entre les ottomanes, l’écran pare-feu et l’aspidistra, peut-être ?

— Montez le reste au premier et défaites…

— Non ! l’interrompit sèchement Mme Iritosky. Je préfère m’en charger. Il convient de préserver le champ ectoplasmique, voyez-vous.

— Cela va de soi, répondit Mme Mering, qui ne devait pas savoir mieux que moi ce qu’était un tel champ. Après le thé, je vous conduirai là où j’ai vu mon premier spectre.

— Je crains que cet épuisant voyage n’ait réduit mes pouvoirs. Ah, ne me parlez pas des trains ! Je dois me reposer. Vous me ferez visiter les lieux demain.

— Naturellement, acquiesça Mme Mering, déçue.

— Nous chercherons tous les habitats des esprits. Leur présence ici est indéniable. Nous établirons une communication.

— Chic ! fit Tossie. Y aura-t-il des apparitions ?

— Peut-être, déclara Mme Iritosky.

Elle avait levé la main à son front et Mme Mering la guida vers la bibliothèque.

— Venez vous asseoir pour le thé.

Le comte leur emboîta le pas et nous en fîmes autant.

Terence se pencha vers Tossie.

— Pourquoi ne m’avez-vous pas parlé de ce Vermicello ?

— De Vecchio. Il est très séduisant, n’est-ce pas ? Iris Chattisbourne dit que tous les Italiens sont irrésistibles.

Le colonel fit claquer son épuisette contre sa cuisse puis repartit vers la bataille de Monmouth en grommelant :

— Esprits ! Fariboles ! Billevesées !

Baine, qui avait regardé les bagages avec un air réprobateur, s’inclina et s’éloigna vers les cuisines. Je me retrouvai seul avec Verity.

— Qu’allons-nous faire ?

— Procéder à nos préparatifs. Avez-vous récupéré votre panier ?

— Oui, il est dans ma penderie.

— Portez-le au salon, pendant que je couds la boîte à violettes au sucre à mes jarretières.

Elle s’engagea dans l’escalier.

— Vous comptez organiser cette séance en présence de Mme Iritosky ?

— Le quinze, c’est demain. Avez-vous une autre solution à proposer ?

— Nous pourrions suggérer à Tossie de visiter l’église de Coventry… Ça a marché, pour celle d’Iffley.

— Elle s’intéressait moins à cet édifice qu’à Terence. Et vous l’avez entendue. Elle meurt d’impatience de voir des apparitions. Elle ne raterait ça pour rien au monde.

— Et le comte de Vecchio ? N’est-ce pas notre homme ? Il débarque au bon moment et si quelqu’un paraît avoir un nom d’emprunt, c’est bien lui.

— Impossible. Nous savons que Tossie a connu soixante années de bonheur auprès de son époux, et cet individu dilapiderait sa fortune et la plaquerait à Milan dans trois mois.

— Je dus reconnaître le bien-fondé de cette remarque.

— Que font-ils ici, d’après vous ?

— Je l’ignore. Je pensais que Mme Iritosky n’organisait jamais de séances hors de sa demeure parce que les lieux étaient truffés de trappes et de passages secrets.

Elle désigna sa malle.

— Mais elle a dû apporter certains de ses effets spéciaux. À moins qu’elle soit venue en repérage. Vous savez, fouiller dans les tiroirs, lire des lettres, jeter un coup d’œil aux portraits.

Elle prit le ferrotype d’un couple photographié à côté d’un écriteau sur lequel était écrit « Loch Lomond » puis feignit de se concentrer en effleurant son front du bout des doigts.

— Je vois un homme en haut-de-forme… Il se dresse… près d’une étendue d’eau… un lac, me semble-t-il. Oui, c’est un lac. Et Mme Mering de s’exclamer : « C’est tonton George ! » C’est comme ça qu’ils procèdent. Ils collectent des renseignements pour convaincre les sceptiques. Ce qui n’est d’ailleurs pas nécessaire, car Mme Mering est aussi crédule qu’Arthur Conan Doyle. Mme Iritosky doit avoir prévu de consacrer son « repos » à explorer les chambres et trouver de quoi alimenter sa prochaine séance.