— Nous pourrions lui demander de nous apporter le journal de Tossie, si elle met la main dessus.
— À propos, qu’a dit Finch ? Est-il formel, pour la date ?
— La graphologue a établi que ce voyage a eu lieu le quinze.
— Sait-il comment elle a procédé ? Un cinq ressemble à un six, ou un huit. Si c’était le seize ou le dix-huit, nous aurions le temps de… Il faut que je lui parle. Si Mme Mering vous interroge à mon sujet, dites-lui que je suis allée inviter le révérend Arbitage. Et cherchez-moi deux bouts de fil de fer d’environ quarante centimètres.
— Pour quoi faire ?
— Nous en aurons besoin. Finch n’aurait pas glissé un tambourin dans vos bagages, par hasard ?
— Non. Croyez-vous que c’est conseillé ? Rappelez-vous ce qui vous est arrivé hier.
Elle enfila ses gants.
— Je vais voir Finch, pas la graphologue. En outre, j’ai surmonté cette crise. Je ne vous trouve plus attirant du tout.
Sur ces paroles rassurantes, elle me laissa.
Je montai dans ma chambre, pris le panier d’osier et allai le déposer dans le salon. Verity ne m’avait pas dit ce qu’elle comptait en faire, aussi le laissai-je dans l’âtre, derrière l’écran pare-feu.
Quand je regagnai le couloir, Baine m’attendait.
— Puis-je vous dire deux mots, monsieur ? En privé.
— Naturellement, acquiesçai-je.
J’allai m’enfermer avec lui dans la bibliothèque, en espérant qu’il ne me poserait pas d’autres questions sur la société américaine.
— Vous n’avez pas rejeté la Princesse Arjumand dans la Tamise, au moins ?
— Oh, non, monsieur ! C’est au sujet de Mme Iritosky. En défaisant ses bagages, j’ai trouvé des objets qui m’ont laissé perplexe.
— Ne voulait-elle pas s’en charger ?
— Il serait malséant qu’une dame range ses affaires, monsieur. Et quand j’ai ouvert ses malles, j’y ai découvert des tiges, des trompettes, des clochettes, un accordéon qui joue tout seul, des fils de fer, des mètres de voile noir, un manuel de tours de passe-passe et… ceci !
Il me tendit une bouteille.
Je lus l’étiquette à voix haute :
— Peinture phosphorescente de chez Balmain.
— Je la soupçonne d’être un charlatan.
— Tout le laisse en effet supposer.
Je débouchai le flacon. Il contenait un fluide vert pâle.
— Je crains que ses intentions, et celles du comte de Vecchio, ne soient pas honorables. C’est pourquoi j’ai pris la liberté de dissimuler les bijoux de Mme Mering.
— C’est une excellente initiative.
— Mais ce que je redoute le plus, c’est l’influence de Mme Iritosky sur Mlle Mering qui risque d’être victime d’une machination. Pendant que ces dames prenaient le thé, Mme Iritosky a lu les lignes de sa main et lui a annoncé qu’elle voyait un mariage dans un avenir proche. Un mariage avec un étranger, monsieur. Or, Mlle Mering est impressionnable. Elle n’est pas suffisamment rationnelle pour pouvoir analyser ses sentiments. J’ai peur qu’elle ne fasse une sottise.
— Vous avez pour elle beaucoup d’affection, déclarai-je, surpris.
Il rougit.
— Elle a certes quelques menus défauts. Elle est vaniteuse, superficielle et sotte, mais seule son éducation est à blâmer. Si c’est une enfant gâtée, le cœur du fruit est sain.
Il paraissait gêné.
— Toutefois, elle ne sait rien du monde et c’est pour ça que je m’adresse à vous.
— Nous partageons vos inquiétudes, Mlle Brown et moi-même. Nous voudrions persuader Mlle Mering de nous accompagner à Coventry pour l’éloigner de ces individus peu recommandables.
— Oh ! C’est une très bonne idée, et si je puis vous aider…
Je lui rendis la peinture phosphorescente de chez Balmain.
— Rapportez ceci à Mme Iritosky, avant qu’elle ne découvre sa disparition.
Mais j’avais des regrets, car elle eût parfaitement convenu pour écrire « Coventry » sur la table.
— Oui, monsieur.
— Peut-être faudrait-il mettre également l’argenterie en lieu sûr.
— C’est fait, monsieur. Merci, monsieur.
Il alla vers la porte.
— Baine, je suis convaincu que de Vecchio n’est pas plus comte que moi et qu’il voyage sous un nom d’emprunt. Si vous trouvez de la correspondance en défaisant ses bagages…
— Comptez sur moi, monsieur. Et si je puis être utile, n’hésitez pas à me le dire. Je n’ai d’autre désir que de protéger Mlle Mering.
— Je sais, dis-je en me dirigeant vers les cuisines.
— Du fil de fer ? répéta Jane en s’essuyant les mains dans son tablier. Pour quoi faire, monsieur ?
— Attacher ma valise. La fermeture est cassée.
— Baine la réparera. Va-t-il y avoir une séance, à présent que la madame est là ?
— Oui.
— Y aura-t-il des trompettes ? Ma sœur, qui travaille à Londres, a accompagné sa maîtresse chez une spirite. Elle m’a raconté qu’une trompette était arrivée en flottant au-dessus de la table et avait joué les premières mesures du « Temps des cerises ».
— Je ne puis garantir qu’il y aura des cuivres, avouai-je. Mais Baine s’occupe des bagages des visiteurs et je ne voudrais pas le déranger. Il m’en faudrait deux longueurs d’environ un pied et demi de long.
— Et un bout de ficelle ?
— Non.
Elle ouvrit un tiroir et y fouilla, pendant que je regrettais de ne pas avoir chargé Baine d’en subtiliser à Mme Iritosky.
— Savez-vous que j’ai reçu le don de la clairvoyance, comme ma mère ?
— Hmm ?
Je découvrais de nombreux ustensiles non identifiables, mais pas le moindre bout de fil de fer.
— Quand Sean a cassé son collier, j’ai tout vu en rêve. Je sens comme des fourmis au creux de mon estomac, quand une catastrophe se prépare.
Cette séance, par exemple ?
— La nuit dernière, j’ai rêvé d’un grand bateau. Vous êtes libre de ne pas me croire, mais j’ai dit à la cuisinière que quelqu’un allait faire un voyage. Et voilà que cette madame arrive ! Vous croyez qu’il y aura une apparition, ce soir ?
J’espère que non, me dis-je. Je ne pouvais cependant être sûr de rien, avec Verity.
— Qu’avez-vous projeté ? lui demandai-je lorsqu’elle revint, peu avant le dîner. Vous n’avez pas prévu de vous couvrir de voiles ou de faire un numéro de ce genre, au moins ?
— Non, murmura-t-elle, comme à regret.
Nous nous tenions à l’extérieur des portes à la française du salon où, sur le canapé, Mme Mering décrivait à sa fille les ronflements de Cyril.
Les plaintes d’une âme damnée subissant les tourments de l’enfer…
Le professeur et le colonel avaient pris Terence en étau pour lui raconter des histoires de pêcheurs et nous devions quant à nous nous exprimer à voix basse. Ni Mme Iritosky ni le comte n’étaient descendus. Sans doute se reposaient-ils encore. J’espérais qu’ils n’avaient pas surpris Baine fouillant dans leurs bagages.
— Rien ne vaut la simplicité, me déclara Verity. Avez-vous les fils de fer ?
— Jane les a trouvés après m’avoir infligé pendant plus d’une heure la narration de ses expériences de clairvoyance. À quoi vont-ils servir ?
— À incliner la table. Vous tordrez les extrémités et dissimulerez le tout dans vos manches. Quand ils éteindront les lumières, vous les ferez glisser pour les accrocher sous le plateau que vous pourrez ainsi soulever sans lâcher les mains de vos voisins.