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— Le panier de la Princesse Arjumand. Vous l’ouvrirez à mon signal.

— Quel signal ?

Elle m’en fit la démonstration en m’assénant un coup de pied dans les tibias.

Le comte et le vicaire remportèrent la joute et Terence fut relégué entre M. Arbitage et Mme Mering. Peddick se plaça près de moi.

— Napoléon s’intéressait au spiritisme, me dit-il. Il a participé à une séance de ce genre dans la Grande Pyramide de Gizeh.

— Nous dévons joindre nos mains, disait le comte à Tossie. Cosi…

— Oui, oui, joignons nos mains, fit Mme Mering. Oh, madame Iritosky !

La spirite se dressait sur le seuil de la pièce, drapée d’une ample robe pourpre aux larges manches.

— Les esprits m’ont ordonné d’écarter les voiles de l’Au-Delà. Je ne puis me soustraire à mon devoir, malgré ma profonde lassitude.

— C’est merveilleux ! Venez vous asseoir. Baine, apportez une chaise à Mme Iritosky.

— Non, non, fit cette dernière en tendant l’index vers le professeur. C’est là que convergent les vibrations téléplasmiques.

Avec obligeance, il lui céda son siège.

Au moins ne s’était-elle pas assise entre moi et Verity. Mais elle me séparait à présent du comte de Vecchio, ce qui signifiait qu’elle garderait une main libre et qu’il me serait encore plus difficile que prévu de faire sautiller la table.

— Il y a trop de lumière, ici. Où est ma malle ?

— Baine, ne vous avais-je pas dit de l’amener au salon ? fit Mme Mering.

— Une charnière a été endommagée pendant le transport et j’ai pris la liberté de la porter dans les cuisines pour la remettre en état, madame. C’est chose faite, dois-je aller la chercher ?

— Non ! décida Mme Iritosky. C’est inutile. Il n’y aura pas d’apparitions, ce soir. Les esprits souhaitent seulement nous parler. Formons un cercle.

Elle étala ses grandes manches pourpres sur la table et j’agrippai fermement sa main droite.

— En douceur, voyons !

— Désolé. C’est la première fois que je fais ça.

— Éteignez tout, ordonna-t-elle à Baine. Les esprits craignent une clarté trop vive. Apportez un bougeoir. Ici.

Elle avait désigné un guéridon proche de son coude.

Baine alluma la mèche et alla fermer le gaz.

— N’éclairez la pièce sous aucun prétexte, ce serait très dangereux.

Tossie gloussa. Mme Iritosky toussa et lâcha ma main pour la placer devant sa bouche. J’en profitai pour accrocher les fils de fer sous la table.

— Veuillez m’excuser. J’ai la gorge fragile, dit-elle en rétablissant le contact.

Et si Baine avait enfreint ses instructions et fait la lumière, j’aurais probablement constaté que c’était la main du comte de Vecchio qui se blottissait désormais dans la mienne.

Une jarretière se déplaçait sur ma droite.

— Je n’ai jamais participé à une séance, rappelai-je pour couvrir ses bruissements. Nous ne risquons pas d’apprendre une mauvaise nouvelle, au moins ?

— Les esprits s’expriment comme ils l’entendent.

— N’est-ce pas passionnant ? fit Mme Mering.

— Silence, gronda Mme Iritosky d’une voix sépulcrale. Esprits, nous vous appelons du monde des vivants. Venez nous révéler notre destinée.

La flamme de la chandelle vacilla, s’éteignit.

Mme Mering cria.

— Silence ! Ils approchent.

Il y eut un long silence pendant lequel plusieurs personnes toussèrent discrètement. Quand Verity effleura mon tibia, je lâchai sa main et soulevai le couvercle du panier.

— Je sens quelque chose, dit-elle.

Je savais qu’elle mentait, car c’était contre mes jambes que se frottait la Princesse Arjumand.

— Je le perçois, fit le révérend Arbitage. Une sorte de caresse spectrale.

— Oh ! criola Tossie. Moi aussi.

— Esprit es-tu là ? demanda Mme Iritosky.

Je me penchai en avant, remontai mes poignets et fus sidéré. Car la table avait bougé. À peine, mais suffisamment pour que Mme et Mlle Mering glapissent et que Terence s’exclame :

— Ça, ma foi !

Ce fut avec irritation que Mme Iritosky reprit l’initiative.

— Esprit, es-tu là ? Si oui, tape une fois.

Je retins ma respiration.

Clac, fit la boîte à violettes, comme dans un roman policier.

— Es-tu Gitcheewatha ?

— C’est son guide spirituel, précisa Mme Mering. Un vieux chef peau rouge.

Clac, clac.

— Serais-tu l’esprit que j’ai vu l’autre soir ? s’enquit-elle.

Clac.

— Je le savais !

— Qui es-tu ? lança sèchement Mme Iritosky.

Un silence.

— Il doit souhaiter que nous utilisions l’alphabet, fit remarquer Verity.

Et je sus que si nous n’avions pas été dans une obscurité totale Mme Iritosky l’aurait empalée du regard.

— Veux-tu que nous récitions les lettres de l’alphabet ? suggéra à son tour Mme Mering.

Clac, plus un coup de pied aux tibias.

— Compris, m’empressai-je de dire. ABC…

Clac.

— Continuez, monsieur Henry, m’encouragea Mme Mering.

Il me fallait avant tout empêcher Mme Iritosky d’intervenir. Je déplaçai latéralement ma jambe pour caler mon pied contre le sien.

— ABCDEFGHIJKLMNO… débitai-je rapidement.

Clac.

Je sentis ses jupes s’éloigner et envisageai un court instant d’abattre ma main sur son genou afin de le bloquer.

Mme Mering profita de mon inattention pour prendre la relève.

— ABCDEFGHIJKL…

Un claquement se fit entendre, bien trop tôt.

— C-O-L ? reconstitua Mme Mering.

— C’est justement au col de Roncevaux que s’est joué… commença le professeur Peddick.

— Je sais, l’interrompit fièrement Tossie. C’est là que Roland a joué avec un éléphant…

— Col, colchique, Coleridge, fit le révérend Arbitage. Es-tu l’esprit de Samuel Taylor Coleridge ?

La situation dégénérait, et je cherchai désespérément quelque chose ayant un rapport avec Coventry.

— Non ! m’exclamai-je. J’ai compris ! L’esprit a confondu les lettres. La première n’est pas un C mais un G, car qu’est-ce qu’un G sinon un C rabattu vers l’intérieur ? Et la dernière lettre n’est pas un L mais un D, autrement dit un L dont la barre horizontale remonte au début.

Et j’espérai que nul ne ferait remarquer que les lettres n’avaient pas été écrites mais prononcées et que mon raisonnement ne tenait absolument pas la route.

— Ce qui donne G-O-D… Ne serais-tu pas l’esprit de Lady Godiva, par hasard ?

Un clac catégorique nous remit heureusement sur la bonne voie.

— Lady Godiva ? répéta Mme Mering, hésitante.

— Celle qui est allée se promener toute…

— Tocelyn !

— Lady Godiva est une sainte femme, affirma Verity. Si elle a parcouru ainsi les rues de Coventry, c’était pour obtenir un allégement des impôts. Son message doit être très important.

— Oui, dis-je en accentuant la pression contre la jambe de Mme Iritosky. Qu’as-tu à nous dire, Lady Godiva ? ABC…

Clac.

Je redémarrai, bien décidé à ne pas laisser Mme Iritosky faire claquer ses orteils.

— ABCDEFGH…

Il y eut un bruit très sec, comme si ses pieds étaient fous de rage. Je n’en fis pas cas et continuai jusqu’au O, en vain.

— H, avait relevé Mme Mering. C-H…