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— Quel mot commence par CH ? s’interrogea Tossie.

À peine Mme Mering eut-elle le temps d’ouvrir la bouche qu’un claquement se produisit. Je compris que nous n’arriverions jamais au O et encore moins au V.

— C-H-A…

— Chat, prononça Mme Iritosky. Elle veut nous parler du chat de Mlle Mering.

Elle changea brusquement de timbre de voix pour annoncer :

— Je vous apporte des nouvelles de la Princesse Arjumand. Elle est ici, avec nous, dans l’Au-Delà…

— La Princesse Arjumand ? Dans l’Au-Delà ? fit Tossie. C’est impossible ! Elle…

— Il ne faut pas être chagrinée par sa mort, mon enfant. Elle est heureuse, outre-tombe.

La Princesse Arjumand choisit cet instant pour sauter sur la table, effrayant tout le monde et incitant Tossie à crioler.

— Oh, Princesse Arjumand ! Je savais bien que tu n’étais pas morte. Pourquoi l’esprit a-t-il menti, madame Iritosky ?

Je n’attendis pas que le médium eût trouvé une explication plus ou moins plausible.

— Je doute que nous ayons interprété correctement les réponses. Il faut tout reprendre au début. Qu’essaies-tu de nous faire comprendre, ô esprit ?

Et je recommençai, le plus vite possible.

— ABC…

Clac.

— A…

Clac.

Zut !

— ABDEFGHIJKLMNOPQRSTUV…

Cette fois, ce fut Verity qui claqua et Tossie demanda :

— C-A-V… Ça veut dire quoi ? Cav… ? Cave ? Elle désire que nous descendions à la cave ?

— Cav ? Cov ? tentai-je.

— Coventry ! s’exclama Mme Mering, et j’eus envie de l’embrasser. Esprit, veux-tu que nous allions à Coventry ?

Un clac plein de ferveur.

Je pesai de tout mon poids sur la chaussure de Mme Iritosky.

— À quel endroit de Coventry ?

Et je récitai l’alphabet au galop.

Verity décida avec sagesse de ne pas attendre le S du mot « saint ». Elle tapa sur le M, le I et le C. Et, ne sachant trop pendant combien de temps je pourrais encore immobiliser les orteils de ma voisine, je lançai :

— Michael ?

Et obtins un clac de confirmation.

— Veux-tu que nous allions à l’église St. Michael ?

Un autre clac, et je ramenai mon pied.

— L’église St. Michael, répéta Mme Mering. Oh, madame Iritosky, nous partirons dès l’aube…

— Silence ! intima la spirite. Je perçois la présence d’un esprit malin.

Et mon pied se mit à chercher frénétiquement le sien.

— Es-tu un esprit malin ? s’enquit-elle.

Clac.

J’attendais que Verity ajoute un claquement de négation mais n’entendais que des bruissements. La boîte à violettes avait dû glisser le long de sa jambe.

— Es-tu sous l’emprise d’une puissance satanique ?

Clac.

— Baine ! Faites la lumière ! ordonna Mme Iritosky.

Elle gratta une allumette et ralluma la bougie.

Une rafale de vent s’engouffra par les portes à la française et souffla la flamme.

Tossie hurla et Terence hoqueta. Un gémissement spectral s’éleva et une chose luminescente se matérialisa au-delà des rideaux qui s’enflaient.

— Mon Dieu ! fit le révérend Arbitage.

— Un ectoplasme, murmura Mme Mering.

La forme venait vers nous en flottant au ras de la pelouse, légèrement inclinée vers bâbord et nimbée d’un halo verdâtre surnaturel.

Mme Iritosky – ou plus exactement le comte de Vecchio – lâcha ma main et j’en profitai pour remonter les fils de fer dans mes manches. Je sentis Verity soulever ses jupes et se pencher pour fourrer la boîte à violettes dans ma bottine droite.

— Comte, faites la lumière !

— Oun fantasma ! s’exclama de Vecchio, sans doute en se signant.

Verity se redressa et prit ma main.

— Ô, apparition, es-tu l’esprit de Lady Godiva ?

— Comte de Vecchio, je vous somme d’ouvrir le gaz ! insistait Mme Iritosky.

Le spectre atteignit les portes à la française puis parut s’élever, nous révélant un visage voilé aux grands yeux noirs et au nez écrasé, avec des bajoues.

La main de Verity se crispa sur la mienne.

— Ô, esprit, veux-tu que nous allions à Coventry ?

L’apparition recula lentement et disparut soudain, comme si on avait jeté sur elle une toile noire. Les portes se refermèrent en claquant.

— Lady Godiva nous a dit d’aller à Coventry, résumai-je. Nous ne pouvons ignorer les ordres d’un esprit.

— Avez-vous vu ça ? balbutiait le comte. C’était horrible, horrible !

— J’ai vu un séraphin, disait quant à lui le révérend Arbitage, extasié.

Et la lumière fut, nous révélant Baine juché sur une table, à côté de la lampe dont il réglait la flamme.

— Oh, madame Iritosky ! fit Mme Mering en s’effondrant sur le tapis. J’ai reconnu ma défunte mère !

Chapitre dix-huit

Ma longue expérience (…) m’a enseigné que rien n’est jamais un simple détail.

La Pierre de lune
Wilkie Collins
Une bonne nuit de sommeil – Un pseudonyme – Un départ inopiné – D’autres pseudonymes – L’avenir de Mme Iritosky dévoilé – Le mystère des essuie-plumes résolu – La potiche de l’évêque utilisée en tant qu’arme du crime – Un vol – Le mystère des rubis résolu – Le mystère du journal résolu – Un départ retardé – Dans le train de Coventry – Un revers

Il nous fallut une heure et un litre de détachant pour débarrasser Cyril de la peinture phosphorescente de chez Balmain, opération qui se déroula sous les regards intrigués de la Princesse Arjumand. Et les vapeurs de benzine durent me monter à la tête, car je ne garde aucun souvenir de ce qui se passa ensuite jusqu’au moment où Baine me secoua en disant :

— Je suis désolé, monsieur, mais le colonel et le professeur m’ont demandé de les réveiller à sept heures.

— Hmm, marmonnai-je en essayant d’entrouvrir mes paupières.

Cyril s’enfouit plus profondément sous les couvertures.

— Jimmy Slumkin, monsieur, ajouta Baine en versant de l’eau chaude dans la cuvette.

— Hein ?

— Le comte. Il s’appelle Jimmy Slumkin. J’ai vu son passeport.

Slumkin. Il n’était donc pas notre mystérieux monsieur C alors que j’aurais aimé disposer d’au moins un prétendant à ce titre. Lord Peter et Hercule Poirot avaient toujours été confrontés à une surabondance de suspects. Je n’avais jamais entendu parler d’une énigme policière où le détective n’avait absolument personne sur qui faire peser ses soupçons.

Je m’assis au bord du lit.

— Avec un S ou un C ?

J’avais posé la question par acquit de conscience et Baine se tourna pour me dévisager.

— Je vous demande pardon, monsieur ?

— Slumkin. Ça commence par quelle lettre ?

— Un S… Pourquoi, monsieur ?

— Mme Iritosky a annoncé à Mlle Mering qu’elle épouserait quelqu’un dont le nom débute par un C, mentis-je.

Il reporta son attention sur les rasoirs.

— Vraiment ? N’est-ce pas le C de comte ?

— Non, elle a dit « monsieur » C. Vous ne connaissez aucun gentleman célibataire dont l’initiale est un C ?

— Un gentleman ? Non, monsieur.

Je me laissai raser et vêtir puis tentai de faire sortir Cyril du lit.