— Si un criminel s’en est servi pour assommer quelqu’un, il était logique de faire disparaître cette pièce à conviction.
— Vous lisez trop.
Elle trempa de nouveau sa plume.
— On a pu la dissimuler à l’intérieur d’un autre objet, comme La Lettre volée de Poe.
Elle commença à écrire, s’interrompit pour regarder le porte-plume en grimaçant et sortit de sa poche un dahlia en tissu.
— Que faites-vous ? m’enquis-je.
— J’essuie ma plume.
Elle la piqua entre deux pétales et la sécha.
— C’est un essuie-plume, m’exclamai-je. Un essuie-plume ! On s’en servait pour essuyer les plumes !
Elle me dévisagea.
— Ça paraît logique, non ? L’encre s’était accumulée à son extrémité et j’aurais fait un pâté.
— Mais c’est bien sûr ! On essuie les plumes dans un essuie-plume !
— Avez-vous effectué de nombreux sauts, ces derniers temps ?
Je la pris par les épaules.
— Savez-vous que vous êtes une fille merveilleuse ? Vous venez de résoudre un mystère qui m’obsède depuis 1940. Je voudrais vous embrass…
Je fus interrompu par un hurlement à glacer les sangs et Cyril enfouit sa face entre ses pattes.
— Qu’y a-t-il ? demanda Verity, semblant déçue.
Je la lâchai.
— La pâmoison quotidienne de Mme Mering ?
Elle se leva et fit tomber les brins de paille qui adhéraient à sa jupe.
— J’espère que ça ne nous empêchera pas d’aller à Coventry. Allez-y le premier. Je passerai par les cuisines.
— Mesiel ! beuglait Mme Mering. Ô, Mesiel !
Je partis vers le manoir, m’attendant à trouver Mme Mering inanimée au milieu du fouillis du salon, mais elle était debout dans l’escalier, en robe de chambre, une main crispée sur la rampe. Ses cheveux étaient divisés en deux nattes dignes d’un opéra nordique et elle agitait un écrin vide tapissé de velours.
— Mes rubis ! On me les a volés !
Elle s’était adressée au colonel qui sortait de la salle à breakfast en serrant dans son poing une serviette.
— Je le savais ! fit-il.
Et il était si choqué qu’il en avait omis d’omettre le sujet de sa phrase.
— Aurais jamais dû accueillir un médium sous mon toit !
Il jeta la serviette et Mme Mering serra la boîte contre sa poitrine.
— Ô, Mesiel ! Vous n’imaginez tout de même pas que Mme Iritosky est impliquée dans cette affaire ?
Tossie apparut à son tour.
— Que se passe-t-il, mère ?
— Tocelyn, va voir si tu as toujours tes bijoux !
— Mon journal !
Tossie repartit en trombe et manqua entrer en collision avec Verity qui avait emprunté l’escalier de service.
— Qu’y a-t-il ?
— Volés ! résuma le colonel. Dites à madame Machin et au comte Chose de venir immédiatement nous rejoindre !
— Ils sont partis.
— Partis ? hoqueta Mme Mering.
Et je crus qu’elle allait faire un piqué jusqu’au bas des marches.
Je montai à sa rencontre et Verity descendit. Nous la soutînmes et la portâmes dans le salon où nous la déposâmes, secouée par des sanglots, sur le canapé de crin.
Tossie réapparut, le souffle court.
— Oh mère, mon collier de grenats a disparu ! Et mes perles, et ma bague d’améthyste !
Elle repartit et revint un instant plus tard, avec son précieux journal.
— Grâce à Dieu, je l’avais caché dans la bibliothèque, au milieu des livres, là où nul n’aurait songé à le chercher !
Nous échangeâmes un regard, Verity et moi.
— Savais bien qu’il ne résulterait rien de bon de ce fatras de sornettes, grommela le colonel. Où est Baine ? Sonnez-le !
Verity se précipita vers le cordon, mais le majordome nous rejoignait déjà avec une cruche en céramique ébréchée.
— Posez ça et aller avertir le constable, lui ordonna le colonel. Le collier de Mme Mering a disparu.
— Ma bague d’améthyste aussi, surenchérit Tossie.
— J’ai pris la liberté de prendre les bijoux de ces dames afin de les nettoyer, monsieur, dit Baine. J’avais remarqué qu’ils étaient un peu ternes, la dernière fois qu’elles les ont portés.
Il plongea la main dans le pot.
— Je les ai mis à tremper dans une solution de vinaigre et de bicarbonate.
Il sortit le collier de rubis.
— J’aurais informé Mme Mering de mes intentions, si elle n’avait été à ce point accaparée par ses invités.
— Je le savais ! Mesiel, comment avez-vous pu suspecter Mme Iritosky ?
— Baine, allez voir si l’argenterie est toujours là. Et le Rubens.
— Oui, monsieur. À quelle heure dois-je faire avancer les voitures ?
— Voitures ? Quelles voitures ?
— Pour nous conduire à Coventry, répondit Tossie. Nous allons visiter l’église St. Michael.
— Pouah ! Irai nulle part. Voleurs dans les parages ! Impossible savoir quand ils reviendront !
— Nous le devons, insista Verity.
— Les esprits nous l’ont ordonné, rappela Tossie.
— Calembredaines et billevesées ! postillonna le colonel. Machinations pour nous éloigner de la maison, et nous dépouiller de nos biens !
Mme Mering se leva du canapé avec majesté.
— Machinations ? Prétendriez-vous que le message de Lady Godiva n’était pas authentique ? Il ne se donna pas la peine de lui répondre.
— Pas de voitures, mais assurez-vous que les chevaux sont toujours là. On ne peut…
Une pensée le paralysa.
— Mon télescope noir !
Il me semblait improbable que Mme Iritosky eût volé son poisson, mais je m’empressai de m’écarter de son chemin.
Pendant que son épouse s’effondrait sur le canapé.
— Oh, Tossie, voilà que ton père met en question l’honnêteté de Mme Iritosky ! Je remercie le ciel qu’elle ne soit pas là pour entendre d’aussi infâmes accusations ! Baine, a-t-elle précisé les raisons de son départ ?
— Je n’en ai été informé que ce matin, madame. Vos invités sont partis en pleine nuit. Ce qui m’a d’autant plus étonné que j’avais dit à Mme Iritosky qu’en raison de l’importance du phénomène, vous contacteriez probablement la Psychic Research Society. Je pensais qu’elle voudrait attendre ses représentants. Sans doute avait-elle une course urgente à faire.
— C’est certain. On ne peut refuser d’obéir aux appels des esprits. Mais la Psychic Research Society dans cette maison ! Oh, comme j’aurais aimé !
Le colonel revint. Il avait la Princesse Arjumand sous le bras et une expression lugubre.
— Votre télescope est toujours là, j’espère ? m’enquis-je, inquiet.
— Pour l’instant.
Il lâcha la chatte, que Tossie récupéra.
— M’étonne pas qu’ils soient arrivés hier ! La veille de la livraison de ma tanche argentée à pois rouges. Baine ! Monterez la garde près du bassin.
Mme Mering se leva.
— Baine nous accompagne.
Elle avait tout d’une Walkyrie, avec ses tresses dressées, et ses yeux où couvait un feu belliqueux.
— Et nous irons à Coventry.
— Foutaises ! Resterai ici pour défendre les remparts !
— En ce cas, nous partirons sans vous. Baine, le prochain train pour Coventry est à quelle heure ?
— Neuf heures quatre, madame.
— Parfait. Que les voitures soient là à huit heures et quart.
Les véhicules furent prêts à l’heure, mais pas nous. Ni à neuf heures trente. Pas même à dix heures. Par chance, il y avait des trains à 9:49, 10:17 et 11:05, ainsi que nous en informa notre Chaix vivant à chaque nouveau contretemps.