Dès que tout fut embarqué, Baine apporta un plaid à Mme Mering.
— Je veux un coussin. Ces voitures sont tellement inconfortables.
— Oui, madame.
Il repartit au pas de course et revint moins d’une minute plus tard, échevelé et hors d’haleine, avec ce que Mme Mering avait réclamé.
— Dans notre correspondance, les compartiments sont reliés par un couloir, madame. En attendant, je viendrai m’enquérir de vos besoins à chaque arrêt.
— N’y a-t-il pas de trains directs pour Coventry ?
— Si, madame. À 10:17. Le convoi va partir, madame. Ce sera tout ?
— Non, je veux mon guide et une carpette pour poser mes pieds. L’entretien de ces voitures est lamentable.
Mme Mering n’avait jamais dû prendre le métro. Quelle que fût l’époque, les gens appréciaient rarement leurs moyens de transport. Au XXe siècle, ils se plaignaient des vols annulés et du prix des carburants ; au XVIIIe, des routes boueuses et des bandits de grand chemin ; et dans l’antiquité les Grecs du professeur Peddick avaient dû fulminer contre les chevaux récalcitrants et les roues de leurs chars qui se déboîtaient constamment.
J’avais pris le train en 1940 pour aller à Lucy Hampton. Ce convoi avait été bondé de soldats, ses fenêtres condamnées conformément aux consignes du black-out et ses aménagements intérieurs fondus en munitions, mais même s’il n’y avait pas eu la guerre je n’aurais pu le comparer à ceci.
Au-dessus des sièges à haut dossier tendus de velours vert, la paroi était lambrissée d’acajou marqueté de fleurs. Il y avait des rideaux assortis et des lampes aux manchons en verre ciselé de chaque côté. Le casier à bagages, les mains courantes et les accoudoirs étaient en cuivre.
Non, ce train ne ressemblait pas à une rame de métro. Et alors qu’il s’ébranlait lentement puis prenait de la vitesse dans cette campagne brumeuse magnifique, j’estimai que je n’avais vraiment aucune raison de me plaindre.
Contrairement à Mme Mering qui s’emportait contre les escarbilles qui entraient par la fenêtre (Terence la ferma), du fait qu’on étouffait dans le compartiment (Terence la rouvrit et tira les rideaux), du temps couvert, des cahots, du manque de moelleux du coussin que Baine lui avait apporté.
Elle libérait un criolet à chaque arrêt, redémarrage ou courbe de la voie. Ce fut toutefois un cri véritable qu’elle poussa quand le contrôleur vint poinçonner nos billets. Il était encore plus âgé que le porteur, mais Verity se pencha malgré tout pour lire son nom sur son écusson avant de se tasser sur son siège, morose.
— Comment s’appelle-t-il ? lui demandai-je en l’aidant à descendre à la gare de Reading, où nous avions notre correspondance.
— Edwards. Ne voyez-vous personne susceptible d’épouser Tossie ?
— Si, là-bas.
J’inclinai la tête vers un jeune homme pâlot à l’air timide qui contemplait la voie en glissant un index sous son col en Celluloïd.
— Aucune femme ne pourrait vivre un demi-siècle auprès d’un type pareil, estima-t-elle.
Elle s’intéressa à un individu corpulent aux favoris démesurés qui hurlait « Porteur ! Porteur ! » sans obtenir le moindre résultat.
Avec son efficacité coutumière, Baine les avait tous réquisitionnés avant l’arrêt du train et organisait le transbordement de nos bagages.
Je désignai un garçonnet de cinq ans en costume de marin.
— Et lui ?
Un jeune homme en canotier et moustache se rua sur le quai et regarda de toutes parts. Verity planta ses ongles dans mon bras, lorsqu’il se dirigea vers Tossie et sa mère en arborant un large sourire.
— Horace ! cria une fille appartenant à un autre trio féminin.
Et il se hâta de les rejoindre pour les prier d’excuser son retard.
Rongé par un épouvantable sentiment de culpabilité, je lorgnai Terence en pensant à la rencontre que je lui avais fait rater.
Horace partit avec les trois dames, l’individu aux favoris souleva ses bagages et disparut, et il ne resta sur le quai que le timide blême.
Mais, même s’ils avaient eu un coup de foudre pour elle, Tossie ne les aurait pas remarqués tant elle était accaparée par les préparatifs de ses noces.
— J’hésite entre des fleurs d’oranger et des roses blanches, pour le bouquet de la mariée. Qu’en dites-vous, Terence ?
— Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain. Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.
— Pourtant, les fleurs d’oranger ont une senteur très délicate.
— Il y a trop de trains, marmonna Mme Mering. Un seul nous aurait amplement suffi.
Baine réussit à caser nos bagages et nous-mêmes dans l’autre convoi, dont les compartiments étaient encore plus luxueux, et nous repartîmes pour Coventry. Un peu plus tard un contrôleur, moins âgé que le précédent et assez bien de sa personne, vint poinçonner nos billets. Tossie, toujours obsédée par son trousseau, ne lui accorda aucun regard. Je commençais à craindre qu’elle ne remarque pas monsieur C lorsqu’il se manifesterait finalement. Apercevrait-elle seulement la potiche de l’évêque ?
Oui. C’était écrit. Ce voyage bouleverserait à tel point son existence que son arrière-arrière-arrière-petite-fille ferait de nos vies un véritable enfer.
Quelques miles plus loin, Baine arriva et étala des serviettes sur nos genoux pour nous servir un déjeuner qui eut un effet positif sur l’humeur générale (sauf sans doute sur la sienne, car il dut effectuer d’innombrables allers et retours entre les première et les deuxième classe pour nous apporter le rosbif froid, les sandwiches au concombre, un mouchoir pour Mme Mering, une autre paire de gants, des ciseaux de couturière et, pour une raison incompréhensible, l’indicateur des chemins de fer).
Terence regarda par la fenêtre et nous annonça que le ciel se dégageait, puis nous aperçûmes Coventry et, avant que Jane et Baine n’aient eu le temps de tout ramasser et de plier le plaid de Mme Mering, nous étions sur un autre quai. Pendant que Baine déchargeait nos bagages et hélait une voiture, je pus constater que contrairement aux affirmations de Terence les nuages ne s’étaient pas dissipés, L’air était brumeux et les contours de la ville grisâtres et indistincts.
Terence trouva un poème de circonstances et décida de nous en faire profiter.
— J’attendais un train à Coventry, cité aux trois clochers…
Lorsqu’il s’interrompit, déconcerté.
— Trois ? Je n’en vois que deux.
Je regardai dans la direction qu’il désignait. Un, deux et une sorte de grosse boîte d’allumettes.
— Celui de St. Michael est en cours de rénovation, expliqua Baine qui disparaissait sous une pile de plaids et de châles. Le porteur m’a dit que l’église fait l’objet de travaux importants.
— Je comprends pourquoi Lady Godiva s’est manifestée, déclara Mme Mering. Son lieu de repos éternel a été troublé.
La brume se changea en bruine et Tossie criola.
— Ma robe de voyage !
Baine arriva avec deux parapluies. Il en remit un à Terence et me confia l’autre, afin que nous abritions ces dames.
— J’ai retenu un fiacre, madame.
Jane, qui était en difficulté avec la bourriche, les plaids et les châles, reçut pour instructions de nous retrouver à St Michael. Et, bercés par les pas des chevaux sur les pavés, nous nous engageâmes dans les ruelles encaissées entre de vieilles maisons à colombage dont les encorbellements surplombaient la chaussée. Nous passâmes devant l’enseigne peinte d’une auberge, d’étroites boutiques où on vendait des rubans et des bicyclettes, des maisons moins larges encore avec des fenêtres à meneaux et de hautes cheminées, le vieux Coventry. Je ne pouvais admettre que tout serait détruit en novembre 1940.