Le fiacre ne s’était pas arrêté que je dévalai les marches, saisis la main de Verity et la tirai en déclarant d’une voix forte :
— Quelle chance ! L’église est malgré tout ouverte et cet homme serviable va nous faire découvrir les lieux.
Puis j’ajoutai en un murmure :
— Vite, il pourrait changer d’avis !
Elle alla rapidement rejoindre le vicaire, lui adressa un sourire radieux et lorgna par la porte.
— Venez voir, cousine !
Elle entra pendant que Terence aidait Tossie à descendre puis à pénétrer dans l’édifice, et je levai le parapluie que m’avait remis Baine à l’aplomb de la tête de Mme Mering. Elle regarda les nuages avec angoisse.
— Oh, seigneur ! Le temps est vraiment menaçant. Nous devrions repartir avant l’orage.
— Savez-vous que les ouvriers ont vu un esprit ? L’un d’eux a dû regagner son domicile, tant cette expérience l’avait traumatisé.
— Voilà qui est merveilleux !
Nous arrivâmes à la hauteur du vicaire.
— Je crains que vous ne soyez très déçue, fit-il en se tordant les mains. Nous…
— Ils préparent leur kermesse annuelle, madame Mering, et vous devez absolument lui parler de vos essuie-plumes. Si utiles et si beaux.
Un coup de tonnerre assourdissant me fit croire que, courroucés par tant de fausseté, les Cieux m’avaient pris pour cible.
— Oh, seigneur ! s’exclama Mme Mering.
— Le moment est mal choisi, insista le vicaire. Le pasteur a dû s’absenter et Mlle Sharpe…
J’ouvris la bouche pour lui dire : « Un tout petit tour, puisque nous nous sommes là », mais n’en eus pas le temps. La foudre s’abattit encore et les nues se déchirèrent. Nous entrâmes dans l’édifice pour nous protéger d’une pluie diluvienne et Baine – toujours là quand on avait besoin de lui – referma la porte.
— Tout indique que nous sommes bloqués ici, madame.
Verity soupira de soulagement et le révérend dut se faire une raison.
— Comme vous pouvez le constater, nous avons entrepris des travaux de rénovation.
Il n’avait pas exagéré, au sujet de la sciure et du fouillis. Je me serais cru revenu après le raid aérien. Une palissade condamnait le chancel, les bancs étaient recouverts de bâches poussiéreuses et du bois de charpente s’entassait devant le chœur d’où s’élevaient des coups de marteau.
— Vous ne pourriez imaginer à quel point la décoration était démodée. J’espérais faire remplacer la cloche par un carillon digne de notre temps, mais les membres du Comité ont refusé d’en entendre parler. Quels esprits rétrogrades ! J’ai malgré tout pu les convaincre de nous débarrasser de quelques vieilleries, dont les tombes et monuments qui encombraient les chapelles. Songez que certaines dataient du XIVe siècle !
Il sourit à Tossie.
— Voulez-vous faire le tour de la nef, mademoiselle Mering ? Nous y avons installé un éclairage électrique.
Verity vint me murmurer :
— Obtenez son nom.
— Quand tout sera terminé, cette église sera un symbole de modernité pour d’innombrables années.
— Cinquante-deux, laissai-je échapper.
— Je vous demande pardon ?
— Rien, rien. Vous rénovez également le clocher ?
— Sa couverture. Le chemin est difficile, mesdames.
Il présenta son bras à Tossie.
Ce fut Mme Mering qui le prit.
— Où est la crypte ? s’enquit-elle.
Il désigna la séparation de planches.
— La crypte ? Là-bas. Mais elle ne sera pas modernisée.
— Croyez-vous à la vie après la mort ?
— Je… naturellement. Je suis un homme d’Église. Et si je n’ai pour l’instant qu’un modeste statut de vicaire, j’entretiens l’espoir d’obtenir une cure dans le Sussex l’année prochaine.
— Connaissez-vous Arthur Conan Doyle ?
Il parut déconcerté.
— Je… oui. Enfin, j’ai lu Une étude en rouge. Une histoire captivante.
— Aucun de ses écrits sur le spiritisme ? Baine !
Elle fit un signe au majordome qui alignait les parapluies à côté de la porte.
— Allez chercher l’exemplaire de La Lumière qui contient la lettre d’Arthur Conan Doyle.
Il hocha la tête, ouvrit le lourd battant et disparut sous le déluge en relevant son col.
Mme Mering se tourna vers le vicaire et l’entraîna d’une poigne énergique vers la crypte.
— Vous avez naturellement entendu parler de Mme Iritosky ?
— Elle s’occupe de kermesses ?
— Une spirite. Elle avait raison. Je perçois la présence des esprits. N’a-t-on jamais vu de fantômes, dans St. Michael ?
— Selon la légende, on en aurait aperçu un dans la tour. Mais ça remonte au XIVe siècle, je crois.
Et ils franchirent la palissade qui les séparait de l’Au-Delà.
Tossie les suivait des yeux, ne sachant trop si elle devait leur emboîter le pas, quand Terence l’appela.
— Venez voir ceci. C’est l’épitaphe d’un certain Gervase Scrope. Ci-gît une pauvre balle de tennis ; envoyée de-ci de-là du matin jusqu’au soir.
Docile, elle lut l’inscription puis s’intéressa à une autre plaque, quant à elle dédiée à des membres de la famille Botoner, bâtisseurs de la cathédrale.
— Oh, écoutez ça ! William et Adam ont construit la tour, Ann et Mary ont construit le clocher. William et Adam ont construit la nef, Ann et Mary ont construit le chœur.
Elle alla voir le grand monument de marbre de Mary Bridgeman et Éliza Samwell puis le tableau de « La brebis égarée », et nous entamâmes ainsi un circuit de l’église en enjambant des planches et des sacs de sable et en nous arrêtant dans chaque chapelle.
Tossie fronça les sourcils devant les fonts baptismaux de Purbeck.
— Oh, j’aimerais tant disposer d’un guide ! Comment peut-on savoir ce qui est intéressant, autrement ?
Elle se dirigea avec Terence vers la chapelle des Chapeliers et Verity tirailla un pan de ma veste, pour me retenir.
— Laissez-les prendre de l’avance.
Je m’arrêtai près d’une statue datée de 1609 et lus : En mémoire d’Ann Sewell, qui savait attiser les saintes vertus de tout son entourage.
— Sans doute une ancêtre de Lady Schrapnell, elle aussi, commenta Verity. Avez-vous appris le nom du Vicaire ?
— Vous croyez que c’est monsieur C ?
— Tous les mâles ont un faible pour elle, et celui-ci ne fait pas exception à la règle. Ce qui reste à déterminer, c’est si elle s’intéresse à lui. Avez-vous vu la potiche de l’évêque ?
Je parcourus la nef du regard.
— Pas encore.
Les fleurs qui égayaient la palissade du chœur étaient placées dans des vases en cuivre et les roses poussiéreuses de la chapelle des Chapeliers se fanaient dans une coupe en argent.
— Où devrait-elle se trouver ?
— Pendant l’automne 1940, elle sera devant la grille de la chapelle des Forgerons. En 1888, elle peut être n’importe où.
Y compris sous une des bâches vertes, ou derrière les planches de la séparation.
— Nous interrogerons le vicaire à son retour, décida-t-elle.
— Impossible.
— Pourquoi ?
— Premièrement, ce n’est pas le genre d’objet qu’on mentionne dans les guides touristiques et les simples promeneurs que nous sommes n’auraient jamais dû en entendre parler. Deuxièmement, ce n’est pas encore une potiche d’évêque. Elle ne le deviendra qu’en 1926.
— Qu’est-elle, pour l’instant ?
— Une urne cinéraire, ou un compotier.