Il continua à avancer sur le sentier, et ce fut alors que ses lèvres bougèrent, formant ces mots :
— Tu es réveillé, je vois, bonjour.
Une question se forma en son esprit, à laquelle des mots sortant de sa propre bouche répondirent :
— Eh oui ! Qu’éprouve-t-on quand on est enchaîné soi-même, et dans son propre corps ?
Siddharta eut une autre pensée.
— Je ne croyais pas qu’un être de ton espèce fût capable de me maîtriser contre ma volonté – même dans mon sommeil.
— Pour te répondre honnêtement, je ne le croyais pas non plus. Mais il faut dire que j’avais à ma disposition la puissance de tous les autres êtres de mon espèce, de tous ceux qui étaient autour de moi et pouvaient ajouter leur force à la mienne. Il m’a paru qu’il valait la peine de tenter l’expérience.
— Et les autres, où sont-ils ?
— Partis. Ils sont allés errer à travers le monde jusqu’à ce que je les appelle.
— Et tous ceux qui sont encore liés ? Si tu avais attendu, j’aurais pu les libérer eux aussi.
— Pourquoi me soucierais-je des autres ? Je suis libre de nouveau, et dans un corps ! Rien d’autre n’importe.
— Ta promesse de m’aider ne signifiait donc rien ?
— Tu te trompes, répliqua le démon. Nous nous occuperons de cela dans une petite lune. L’idée me plaît. Je pense qu’une guerre avec les dieux serait une excellente chose-Mais je veux d’abord jouir un certain temps des plaisirs de la chair. Pourquoi me refuserais-tu quelques distractions après des siècles d’ennui et d’emprisonnement infligés par toi ?
— J’avoue ne pas apprécier que tu utilises ainsi ma personne.
— Quoi qu’il en soit, il te faut le supporter pour un temps. Tu pourras d’ailleurs jouir de tous mes plaisirs, alors pourquoi ne pas faire contre mauvaise fortune bon cœur ?
— Tu as vraiment l’intention de faire la guerre aux dieux ?
— Oui. Je regrette bien de ne pas y avoir pensé moi-même autrefois. Nous n’aurions peut-être jamais été enchaînés. Il n’y aurait peut-être plus d’hommes ni de dieux sur notre monde. Mais nous n’avons jamais été très portés vers l’action concertée. L’indépendance d’esprit accompagne naturellement notre indépendance physique. Chacun a livré son propre combat dans le grand conflit général avec l’humanité. Je suis un chef, il est vrai, parce que je suis plus vieux, plus fort et plus sage que les autres. Ils viennent à moi pour que je les conseille, ils me servent si je leur donne des ordres. Mais je ne leur ai jamais demandé de s’unir dans la bataille. Je le ferai, plus tard. La nouveauté de la chose fera beaucoup pour dissiper la monotonie de notre vie.
— Je te conseille de ne pas attendre, car il sera bientôt trop tard, Taraka.
— Pourquoi ?
— Quand je suis venu dans le Puits d’Enfer, la colère des dieux me poursuivait déjà. À présent, soixante-six démons sont lâchés à travers le monde. On sentira bientôt votre présence. Les dieux sauront qui en est responsable et prendront des mesures contre nous. Il n’y aura plus l’élément de surprise.
— Nous avons combattu les dieux autrefois.
— Mais les temps ont changé, Taraka. Les dieux sont plus forts à présent, beaucoup plus forts. Tu es resté longtemps enchaîné et leur puissance s’est accrue au cours des siècles. Si même tu lèves et commandes la première armée de Rakashas de toute votre histoire, et si pour les soutenir dans la bataille, je lève une puissante armée d’humains, l’issue des combats sera encore incertaine. Si nous tardons, nous perdrons tout.
— J’aimerais bien que tu ne me parles pas ainsi, Siddharta, car tu me troubles.
— C’est bien ce que je veux. Malgré toute ta puissance, si tu rencontres Celui qui est vêtu de rouge, il te tuera de son regard mortel. Il viendra dans les Ratnagaris, car il me suit. La libération des démons lui montrera que je suis ici. Il ne viendra peut-être pas seul. Et tu découvriras peut-être qu’ils sont plus forts que vous tous.
Le démon ne répondit pas. Ils arrivèrent en haut du puits. Taraka fit les deux cents pas vers la grande porte, à présent ouverte. Il avança au bord de la corniche rocheuse, regarda dans la vallée.
— Tu doutes des pouvoirs des Rakashas, Enchanteur ? Eh bien, regarde.
Il avança dans le vide.
Ils ne tombèrent point.
Ils flottèrent, comme les feuilles qu’il avait lancées dans le vide, il y avait combien de temps déjà ?
Ils se retrouvèrent sur le sentier, à mi-chemin du sommet du mont Channa.
— Je dirige ton système nerveux, fit Taraka, mais j’imprègne aussi tout ton corps, il est tout enveloppé des énergies de mon être. Alors, envoie-moi donc ton dieu vêtu de rouge, celui qui me tuerait par son regard mortel. J’aimerais bien le rencontrer.
— Tu peux peut-être marcher dans les airs, mais tu parles à la légère.
— Le prince Videgha a sa cour non loin d’ici, à Palamaidsu, dit Taraka. J’y suis allé à mon retour du Ciel. J’ai cru comprendre qu’il avait la passion du jeu. C’est donc là que nous irons.
— Et si le dieu de la Mort vient faire une partie ?
— Qu’il vienne ! Tu ne m’amuses plus, Enchanteur. Bonne nuit. Recommence donc à dormir.
L’obscurité se fit, et le silence.
Les jours qui suivirent ne furent faits que de brefs instants de conscience, de brillantes images.
Il parvenait à Siddharta des bribes de conversation, ou de chansons, des perspectives de galeries, de chambres, de jardins aux couleurs éclatantes. Une fois, il vit un cachot où des hommes souffraient sur des chevalets, et il s’entendit rire.
Entre ces instants lui venaient des rêves. Illuminés de grands feux, pleins de sang et de larmes. Dans une cathédrale sans limites, sombre, il jouait aux dés, et les dés étaient des soleils et des planètes. Des météores s’enflammaient au-dessus de sa tête, des comètes inscrivaient des arcs flamboyants sur une voûte de verre noir. Il lui venait des instants de joie traversés de peur. Il savait que presque tout cela, un autre l’éprouvait, mais cela lui appartenait aussi. La peur, en tout cas, était la sienne.
Quand Taraka buvait trop de vin, et restait affalé, haletant, sur un divan bas, dans le harem, alors il perdait un peu de son emprise sur le corps qu’il avait volé. Mais Siddharta était encore trop faible, son esprit tout endolori, son corps ivre ou las. Et il savait que le temps n’était pas encore venu de lutter contre la domination du seigneur-démon.
Il y eut des moments où il vit, non par les yeux du corps qui avait été le sien, mais comme voit un démon, dans toutes les directions à la fois. Il vit ceux parmi lesquels il se trouvait dépouillés de leur chair, de leurs os, il contempla les flammes de leur être, colorées des teintes et des ombres de leurs passions, vacillant sous le souffle de l’avarice, de la luxure, de l’envie, s’élançant poussées par la cupidité et la faim, brûlant de haine, pâlissant de peur et de douleur. Son enfer était un lieu aux multiples couleurs, quelque peu tempéré par la flamme froide et bleue de l’intelligence d’un savant, la lumière blanche d’un moine mourant, le halo rose d’une noble dame qui fuyait à sa vue, et les simples couleurs dansantes des enfants qui jouaient.
Il parcourut les vastes salles et les larges galeries du palais royal de Palamaidsu, qu’il avait gagné au jeu. Le prince Videgha était dans les fers, au fond de son proche cachot. Dans son royaume, ses sujets ne savaient pas qu’un démon était à présent assis sur le trône. Tout paraissait être comme cela avait toujours été. Siddharta se vit passant dans les rues de la ville juché sur le dos d’un éléphant. On avait ordonné à toutes les femmes de la ville de se tenir devant la porte de leur maison. Il choisissait parmi elles celles qui lui plaisaient et les faisait transporter dans son harem. Siddharta se rendit compte, bouleversé, qu’il aidait au choix, qu’il discutait avec Taraka des vertus et des charmes d’une femme, d’une jeune fille, d’une grande dame. Les désirs, la luxure du seigneur-démon l’avaient contaminé, devenaient les siens. Quand il eut compris cela, il devint de plus en plus vigilant, dormit de moins en moins. Et ce ne fut pas toujours la main du démon qui porta à ses lèvres la corne de vin, ou mania le fouet dans les cachots. Bientôt, il fut conscient de plus en plus longtemps, et comprit, avec une certaine horreur, qu’en lui comme en tout homme, se cache un démon capable de s’éveiller en face de ses pareils.