Puis, un jour, il lutta contre le pouvoir qui régnait sur son corps et dominait son esprit. Il avait retrouvé une grande partie de ses forces, coexistait avec Taraka, participait à tout ce qu’il faisait, en observateur silencieux, ou en partenaire actif.
Ils se tenaient un jour sur le balcon au-dessus du jardin, dans la belle lumière du jour. Taraka, d’un seul geste, avait flétri toutes les fleurs, à présent noires, brûlées. Des créatures semblables à des lézards étaient venues habiter les arbres et les pièces d’eau, coassant et glissant parmi les ombres. L’encens, les parfums emplissaient l’air d’odeurs lourdes et écœurantes. Des fumées noires se tordaient au sol comme des serpents.
On avait tenté trois fois de le tuer. Le capitaine des gardes du palais avait été le dernier à essayer. Mais son épée s’était transformée en reptile entre ses mains et l’avait frappé au visage, lui avait arraché les yeux, avait rempli ses veines de venin, et il était devenu noir, avait gonflé, était mort en suppliant qu’on lui donnât de l’eau.
Siddharta étudia longuement les habitudes du démon et ses façons de faire, puis il frappa.
Son pouvoir lui était revenu lentement depuis le jour où il l’avait exercé pour la dernière fois dans le Puits d’Enfer. Étrangement indépendant du cerveau de son corps, comme le lui avait un jour expliqué Yama, ce pouvoir tournait comme un lent soleil au centre de l’espace qui était lui, Siddharta.
Quand il recommença à tourner plus vite, il le lança contre la force de l’autre.
Un cri échappa à Taraka ; une onde de pure énergie frappa Siddharta comme d’un coup de lance.
Il réussit à la faire dévier, à en absorber en partie de la force. Mais tout en lui ne fut que désordre et douleur tandis que son être soutenait la violence de l’attaque.
Il ne se laissa pas arrêter par la douleur, frappa de nouveau, comme un homme armé d’une lance frappe dans le terrier sombre d’une bête terrifiante.
Il entendit encore un cri s’échapper de ses lèvres.
Puis le démon éleva des murs noirs contre son pouvoir. Mais un à un, ils tombèrent sous ses assauts. Et tandis qu’ils combattaient, Taraka parla.
— Ô homme aux multiples corps, pourquoi me refuses-tu quelques jours à passer dans celui-là ? Ce n’est pas le corps dans lequel tu es né, et toi-même ne l’empruntes que pour un temps. Pourquoi donc penses-tu que je le souille en le touchant ? Tu porteras peut-être un jour un autre corps que je n’aurai pas touché. Alors, pourquoi considères-tu ma présence comme pollution, maladie ? Est-ce parce qu’il y a en toi quelque chose qui me ressemble ? Est-ce parce que tu connais les mêmes délices que les Rakashas ? Et goûtes le plaisir d’infliger la douleur ? De faire ce que tu veux de tous et toute chose ? Est-ce à cause de cela ? Parce que toi aussi tu connais et désires ces choses, mais portes cette malédiction des hommes qu’est le sentiment de culpabilité ? S’il en est ainsi, je me moque de ta faiblesse, Enchanteur, et je l’emporterai sur toi.
— J’agis ainsi parce que je suis ce que je suis, démon, dit Siddharta, lançant contre lui son énergie. Parce que je suis un homme qui aspire parfois à d’autres choses que le ventre et le phallus. Je ne suis pas le saint que me croient les bouddhistes, et je ne suis pas un héros de légende. Je suis un homme qui connaît la peur, et quelquefois la culpabilité. Mais je suis surtout un homme qui a décidé de faire une certaine chose, et tu te mets en travers de mon chemin. Tu hériteras donc de ma malédiction. Que je perde ou que je gagne à présent, Taraka, ta destinée a déjà changé. Voilà la malédiction de Bouddha : tu ne seras plus jamais ce que tu as été.
Toute cette journée-là ils restèrent sur le balcon, leurs vêtements trempés de sueur. Ils restèrent comme une immobile statue jusqu’à ce que le soleil ait disparu à l’horizon et que le grand pont d’or traverse la sombre voûte des cieux.
Une lune bondit par-dessus le mur du jardin. Une autre la rejoignit bientôt.
— Quelle est cette malédiction du Bouddha ? demanda maintes fois Taraka, mais Siddharta ne lui répondit point.
Il avait abattu le dernier mur et ils luttaient à présent par des échanges d’énergie pure, telle une pluie de flèches flamboyantes.
D’un temple au loin leur parvint le rythme monotone d’un roulement de tambour. De temps à autre une créature croassait dans le jardin, un oiseau chantait, un essaim d’insectes s’abattait sur eux, les piquait, s’envolait en tourbillons.
Puis, comme une pluie d’étoiles, ils arrivèrent, portés par le vent nocturne… ceux qui avaient été libérés du Puits d’Enfer. Les autres démons lâchés sur le monde.
Ils arrivaient pour répondre à l’appel de Taraka, pour ajouter leur puissance à la sienne.
Il devint une trombe, un raz de marée, un orage parsemé d’éclairs.
Siddharta se sentit balayé par une avalanche titanesque écrasé, étouffé, enterré.
La dernière chose qu’il entendit fut le rire dans sa gorge.
Il ne su dire au bout de combien de temps il reprit conscience. Cela avait été lent. Et il se réveilla dans un palais où les démons étaient ses serviteurs.
Quand les derniers effets anesthésiques de la fatigue mentale cessèrent de se faire sentir, tout était étrange autour de Siddharta.
Les grotesques réjouissances continuaient. Il y avait des fêtes dans les cachots, où les démons ranimaient des cadavres pour poursuivre encore leurs victimes et les embrasser. De sombres miracles eurent lieu, un bosquet d’arbres tordus jaillit du sol de marbre de la salle du trône, un bosquet où les hommes dormaient sans jamais s’éveiller, hurlant tandis que d’anciens cauchemars cédaient la place à des nouveaux. Mais il y avait quelque chose d’étrange dans le palais.
Taraka ne s’amusait plus.
— Quelle est la malédiction de Bouddha ? demanda-t-il encore, quand il sentit la présence de Siddharta l’oppresser à nouveau.
Siddharta ne répondit pas.
— Je sens, dit le démon, que je vais bientôt te rendre ton corps. Je suis fatigué de ces jeux, du palais. Je suis las, et je pense que le jour approche où nous devrons lutter avec le Ciel. Qu’en dis-tu, toi qui lies les démons ? Je t’avais juré de tenir ma promesse.
Siddharta restait muet.
— Mes plaisirs diminuent jour après jour. En connais-tu la raison, Siddharta ? Peux-tu me dire d’où viennent ces sentiments qui m’envahissent, gâchent mes meilleurs moments, m’affaiblissent et me dépriment quand je devrais être plein de joie ? Est-ce cela la malédiction de Bouddha ?
— Oui, fit Siddharta.
— Alors, délivre-moi de cette malédiction, et je partirai avec toi immédiatement. Je te redonnerai ton manteau de chair, de tout mon cœur je désire retrouver les vents purs et froids des hauteurs. Vas-tu me libérer ?
— Il est trop tard, chef des Rakashas. C’est toi-même qui as attiré sur toi cette malédiction.
— Mais comment m’as-tu lié cette fois-ci ?
— Te rappelles-tu le jour où nous avons lutté sur le balcon, et où tu t’es moqué de moi et de mon pouvoir ? Tu m’as dit que je prenais autant de plaisir que toi aux souffrances que tu provoquais. Tu avais raison. Car tous les hommes ont en eux les ténèbres et la lumière. Un homme est fait de mille parts, et n’est pas une flamme pure et claire comme tu le fus. Son intelligence est en guerre contre ses émotions, et sa volonté contre ses désirs. Ses idéaux sont en désaccord avec son milieu, et s’il leur est fidèle, il ressent profondément la perte de l’ancien monde ; mais s’il leur est infidèle et ne travaille pas pour eux, il ressent la douleur d’avoir renoncé à un rêve neuf et noble. Quoi qu’il fasse, il gagne et il perd en même temps, c’est une arrivée et c’est un départ. Il pleure toujours ce qui a disparu, et craint une partie de ce qui est neuf. La raison s’oppose à la tradition, les émotions s’opposent aux barrières que leur imposent les autres hommes. Et de tous ces désaccords il s’ensuit toujours ce que tu as appelé la malédiction de l’homme ce dont tu t’es moqué : le sentiment de culpabilité.