— Ils ne nous ont pas repérés, fit Taraka.
— Pas encore. Mais ce maudit dieu du Feu peut voir à travers une mer d’encre et y déceler un grain de sable s’il bouge. S’il se tourne dans notre direction, j’espère que tu pourras esquiver.
— Que penses-tu de cela ? fit Taraka, comme ils se trouvaient subitement douze mètres plus haut, à gauche de l’endroit où se déroulait la bataille.
Ils montèrent ensuite très vite et derrière eux une partie de la paroi rocheuse fondit littéralement. Cela cessa un instant quand les démons se mirent tous à chanter plaintivement, et arrachèrent d’énormes morceaux de roc déjà à demi détachés des parois pour les lancer sur les dieux, avec accompagnement d’ouragans et de rideaux de feu.
Ils atteignirent le haut du puits, et se hâtèrent de se mettre hors de portée des armes.
— Il nous faut faire un détour à présent pour retrouver le couloir qui mène à la porte.
Un Rakasha s’éleva du puits et vint rapidement vers eux.
— Ils reculent ! cria-t-il. La déesse est tombée, le Rouge la porte, ils s’enfuient !
— Ils ne reculent pas, dit Taraka, ils veulent venir nous barrer la route. Empêchez-les d’avancer, détruisez le sentier !
Le Rakasha descendit au fond du puits comme un météore.
— Sam, je suis de plus en plus fatigué, je ne sais si je pourrai nous transporter de la corniche jusqu’au sol.
— Peux-tu nous soutenir un moment ?
— Oui.
— Pendant les trois cents premiers mètres, là où le sentier est si étroit ?
— Je crois.
— Bien.
Ils se mirent à courir.
Et tandis qu’ils fuyaient le long du bord du Puits d’Enfer, un autre Rakasha s’éleva et vint glisser à côté d’eux.
— Nous avons détruit deux fois le sentier, cria-t-il. Et chaque fois le seigneur des Flammes en a découpé un nouveau dans le roc avec son feu.
— Alors on ne peut plus rien faire. Reste avec nous. Nous aurons besoin de toi pour autre chose.
Il glissa en avant d’eux, comme une lame rouge, éclairant leur chemin.
Ils firent le tour du puits et coururent vers le tunnel. Quand ils arrivèrent au bout, ils ouvrirent grand la porte et avancèrent sur la corniche. Le Rakasha qui les avait précédés referma la porte.
— Ils nous poursuivent ! dit-il.
Sam s’élança au-dessus de la corniche. Quand il commença à tomber, la porte étincela un instant, puis se mit à fondre au-dessus de lui.
Aidés par un deuxième Rakasha, ils arrivèrent à descendre jusqu’au pied du mont Channa, prirent là un sentier qui contournait la montagne. Laquelle les protégeait à présent des dieux. Mais derrière eux un rocher reçut des jets de flammes.
Le deuxième Rakasha s’éleva brusquement dans les airs, tournoya et disparut.
Ils coururent sur la piste, se dirigeant vers la vallée où se trouvait le char. Quand ils l’atteignirent, le deuxième Rakasha revint.
— Kâli, Yama et Agni descendent, dit-il. Çiva est resté derrière, pour tenir le couloir. Agni vient en tête, le Rouge aide la déesse, qui boite.
Ils virent dans la vallée au-dessous d’eux le char de la foudre. Fuselé, uni, couleur de bronze, bien qu’il ne fût point de bronze, il était posé sur une grande plaine verdoyante. Il ressemblait à une tour de prière écroulée, ou à une clé gigantesque, ou à quelque partie d’un céleste instrument de musique qui eût glissé d’une constellation pour tomber sur le sol. Il semblait incomplet, on ne savait pourquoi, bien qu’on ne pût trouver le moindre défaut dans ses lignes. Il avait cette beauté particulière aux armes les plus parfaites, les plus complexes, et qui demandait qu’il fonctionnât pour être complète.
Sam s’en approcha, trouva le panneau d’entrée, pénétra dans l’appareil.
— Tu sais faire marcher ce char, Sam ? demanda Taraka. Tu peux le faire traverser le ciel, en crachant la destruction sur le pays ?
— Je suis sûr que Yama a un tableau de bord et des commandes aussi simples que possible. Il recherche la simplification et la facilité de manœuvre chaque fois qu’il le peut. J’ai déjà piloté les jets du Ciel, et j’espère que celui-là est construit selon le même principe.
Il baissa la tête, entra dans la carlingue, alla s’asseoir dans le siège du pilote et regarda le tableau de bord.
— Sacré nom de nom ! fit-il alors, en avançant la main, pour la reculer immédiatement.
L’autre Rakasha apparut tout à coup, passant à travers la coque de métal pour planer au-dessus de la console.
— Les dieux sont rapides, dit-il, surtout Agni. Ils arrivent.
Sam manœuvra des manettes, appuya sur des boutons, le panneau de bord s’éclaira, se mit à ronronner.
— Est-il encore loin ? demanda Taraka.
— À mi-chemin du sentier qui descend de la montagne. Il l’a élargi avec ses flammes. Il court à présent comme sur une grand-route. Il brûle tous les obstacles, la voie est dégagée.
Sam tira sur un levier, régla un cadran, lisant au fur et à mesure les indicateurs. L’appareil commença à frémir.
— Es-tu prêt ? demanda Taraka.
— Je ne peux décoller à froid, il faut qu’il se réchauffe. Et ce tableau de bord est plus compliqué que je ne le pensais.
— Ils nous suivent de près.
Le bruit de plusieurs explosions lointaines leur parvint, noyant le grondement de plus en plus fort du char.
— Je vais les empêcher d’avancer, dit le Rakasha, et il disparut comme il était venu.
Sam tira encore sur le levier, quelque part quelque chose crachota, puis se tut. Et l’appareil redevint silencieux.
Il remit le levier à sa position première, puis tourna la manette, poussa le bouton.
Le char frémit de nouveau. On entendit un ronronnement.
Au bout d’un instant il répéta la manœuvre, le ronronnement devint un sourd grondement.
— Disparu, mort, dit Taraka.
— Quoi ? Qui ?
— Celui qui a essayé d’arrêter le seigneur des Flammes. Il a échoué.
On entendit d’autres explosions.
— Ils détruisent le Puits d’Enfer, dit Taraka.
Le front couvert de sueur, Sam attendait, la main sur le levier.
— Il arrive ! Agni !
Sam regarda par le long hublot étroit.
Le maître des Flammes apparut dans la vallée.
— Adieu, Siddharta.
— Pas encore, dit Sam.
Agni regarda le char, leva sa baguette magique.
Rien ne se produisit.
Immobile, il dirigeait toujours sa baguette vers l’appareil ; puis il l’abaissa, la secoua.
Il la leva de nouveau.
Aucune flamme n’en sortit.
Il passa la main gauche derrière son cou, régla quelque chose dans la sorte de sac qu’il avait sur le dos. Au même instant, la lumière jaillit de sa baguette, et brûla un énorme trou dans le sol à côté de lui.
Il dirigea de nouveau sa baguette vers l’appareil.
Rien.
Alors il se mit à courir vers le char.
— Électrodirection ? demanda Taraka.
— Oui.
Sam tira sur le levier, régla encore le cadran. Le grondement s’enfla autour de lui.
Il appuya sur un autre bouton, et l’on entendit alors un grésillement à l’arrière du vaisseau. Sam tournait une dernière manette quand Agni arriva près du panneau.
Il y eut un éclair, un bruit métallique.
Sam se leva de son siège, sortit de la cabine de pilotage, s’avança dans le couloir.
Agni était entré. Il pointa sur lui sa baguette.
— Ne bouge pas ! Sam ou démon ! cria-t-il. Et on l’entendit malgré les grondements des moteurs. Tandis qu’il parlait, les lentilles de ses lourdes lunettes devinrent rouges. Il sourit. Démon, reprit-il, ne bouge pas, sinon toi et ton hôte, vous brûlerez ensemble.