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La caisse était ouverte, le gardien inconscient, le musée vide, à cause des réjouissances dans la Cité.

Le bâtiment se trouvait si proche des Archives que Tak les rattrapa tous les deux, sur le sentier descendant de l’autre côté de la colline.

Il agita la Lance étincelante, car il craignait d’avoir à l’utiliser.

— Arrêtez ! cria-t-il.

Ils se retournèrent vers lui.

— Tu as quand même déclenché une sonnerie, dit l’un des deux d’un ton accusateur, tout en se hâtant d’agrafer la ceinture autour de sa taille.

— Va-t’en ! cria-t-il encore. Je vais m’occuper de celui-là !

— C’est impossible, je n’ai pas pu toucher à une sonnerie !

— Va-t’en !

Il fit face à Tak. L’autre continua à descendre la colline. Tak vit que c’était une femme.

— Allez le remettre là-bas ! fit-il, essoufflé. Quoi que ce soit que vous ayez pris, allez le remettre et je pourrai peut-être tout arranger.

— Non, dit Sam, il est trop tard. Je suis l’égal de quiconque ici et c’est ma seule chance de m’enfuir. Je te connais, Tak l’Archiviste, et je n’ai pas envie de te tuer. Disparais, donc, et rapidement.

— Yama sera là dans un moment, et…

— Je ne crains pas Yama. Attaque-moi, ou laisse-moi tranquille, mais dépêche-toi !

— Je ne peux vous attaquer.

— Alors, adieu. Et ce disant, Sam s’éleva dans les airs comme un ballon.

Mais comme il glissait au-dessus du sol, Yama apparut sur la colline, une arme à la main. C’était un tube mince et brillant, avec une petite crosse et une détente assez grande. Il la leva, la braqua sur Sam.

— Je te donne une dernière chance ! cria-t-il, mais Sam continua à s’élever.

Quand Yama tira, on vit une fêlure dans le dôme, loin au-dessus d’eux.

— Il a revêtu son Aspect et activé un Attribut, dit Tak. Il enchaîne l’énergie de votre arme.

— Pourquoi ne l’as-tu pas arrêté ?

— Je n’ai pas pu, Seigneur. J’ai été paralysé par son Attribut.

— Peu importe, dit Yama, La troisième sentinelle saura s’emparer de lui.

Sam s’éleva, soumettant la gravité à sa volonté.

Tout en fuyant, il eut conscience qu’une ombre le suivait. Elle se cachait, il ne pouvait l’apercevoir. Il avait beau tourner la tête, elle lui échappait toujours. Mais elle était toujours là et grossissait.

En face de lui, une serrure. Une porte vers l’extérieur un peu au-dessus de lui. Le Talisman pouvait ouvrir la serrure, le réchauffer dans le froid de l’extérieur, le transporter n’importe où dans le monde.

On entendit un battement d’ailes.

— Fuis ! gronda dans sa tête une voix. Accrois ta vitesse, Enchanteur ! Fuis plus vite, plus vite encore.

C’était une des plus étranges sensations qu’il eût jamais éprouvées.

Il se sentit emporté en avant.

Mais rien ne changea. La porte ne se rapprochait pas. Malgré une sensation de vitesse énorme, il ne bougeait pas.

— Plus vite, Enchanteur, plus vite ! cria la voix déchaînée, retentissante. Essaie de dépasser le vent et l’éclair !

Il s’efforça d’arrêter cette impression de mouvement.

Il fut ballotté par les vents puissants qui tourbillonnent dans te Ciel.

Il lutta contre eux, mais la voix était plus proche à présent. Bien qu’il ne vît toujours que de l’ombre.

— « Les sens sont des chevaux et les objets les routes qu’ils suivent, dit la voix. Si l’intellect est lié à un esprit bouleversé, il perd tout discernement », et Sam reconnut les mots puissants du Katha Upanishad, grondant derrière lui. « En ce cas, continuait la voix, les sens deviennent ingouvernables, comme un cheval sauvage et vicieux sous les rênes d’un faible conducteur de char. »

Et le ciel explosa en éclairs autour de lui, et l’obscurité l’enveloppa.

Il tenta d’enchaîner les énergies qui l’assaillaient, mais ne trouva rien à quoi s’attaquer.

— Ce n’est pas réel ! cria-t-il.

— Qu’est-ce qui est réel et qu’est-ce qui ne l’est pas ? répliqua la voix. Tes chevaux t’échappent à présent !

Il y eut un moment d’obscurité terrible, comme s’il se mouvait en un vide où les sens n’existaient plus. Puis vint la douleur. Puis plus rien.

Il est bien difficile d’être le plus vieux dieu de la Jeunesse en exercice.

Murugan entra dans la Salle du Karma, demanda audience à un des représentants de la Roue, fut introduit chez le Maître qui avait dû renoncer à le sonder deux jours auparavant.

— Alors ? demanda-t-il.

— Je suis désolé de ce retard, seigneur, mais notre personnel s’occupe des préparatifs du mariage.

— Vous voulez dire qu’ils sont allés s’amuser au lieu de préparer mon nouveau corps ?

— Vous ne devriez point parler, Seigneur, comme si c’était vraiment votre corps. C’est un corps, qui vous est prêté par la Grande Roue, pour répondre à vos besoins karmiques actuels.

— Mais j’en suis privé parce que votre personnel se distrait ?

— Non. Parce que la Grande Roue tourne d’une façon qui…

— Je le veux demain soir au plus tard. Sinon la Grande Roue pourrait bien se transformer en juggernaut et écraser ses ministres. Vous m’avez bien compris, Maître du Karma ?

— J’entends bien, mais ce genre de discours est tout à fait déplacé ici.

— Brahma a recommandé le transfert, et il lui serait agréable de me voir apparaître à la réception après le mariage, dans la Haute Flèche, sous ma nouvelle Forme. Dois-je lui dire que la Grande Roue ne peut répondre à son désir parce qu’elle tourne avec une lenteur excessive ?

— Non, Seigneur. Le corps sera prêt à temps.

— Parfait.

Murugan tourna les talons et partit.

Le Maître du Karma fit derrière son dos un antique signe mystique.

— Brahma ?

— Oui, déesse.

— En ce qui concerne ce que je t’ai suggéré…

— Il en sera fait selon vos désirs, Madame.

— J’ai une autre idée.

— Laquelle ?

— Seigneur, je voudrais un sacrifice humain.

— Mais pas…

— Si.

— Tu es encore plus sentimentale que je ne le pensais.

— C’est possible ou pas ?

— À parler franchement, et à la lumière des événements récents, je préférerais aussi que ça se passe comme ça.

— Alors, c’est décidé.

— On obéira à tes désirs. Il y avait en celui-là plus de puissance que je ne l’aurais cru. Si le dieu de l’Illusion n’avait pas été sentinelle ce jour-là… je ne m’étais pas attendu à ce qu’un homme si longtemps tranquille pût encore avoir autant de talent, comme tu dis.

— Puis-je arranger la chose comme je veux, Créateur ?

— Avec plaisir.

— Et ajouter le monarque des Voleurs, comme dessert ?

— Oui. Qu’il en soit ainsi.

— Parfait. Bonne nuit.

— Bonsoir.

On dit qu’en ce jour, en ce grand jour, Vayû arrêta les vents du Ciel et que le calme s’étendit sur la Cité Céleste et la forêt de Kaniburrha. Citragupta, serviteur de Yama, éleva un grand bûcher au Bout du Monde. Il choisit des bois aromatiques, des résines, de l’encens et des étoffes coûteuses. Sur ce bûcher, il déposa le Talisman de l’Enchanteur et la grande cape de plumes bleues qui avait appartenu à Srit, le chef des démons Kataputnas. Il y plaça aussi le joyau qui change de forme des Mères, volé sur le dôme, et une robe safran du bosquet d’Alundil, qui avait, dit-on, appartenu à Tathagata le Bouddha. Après la nuit de la grande fête des Premiers, le matin n’était que silence. Rien ne bougeait dans le Ciel. On dit que des démons glissaient invisibles dans les hautes couches de l’atmosphère, mais craignaient de s’approcher des pouvoirs rassemblés. On dit que bien des signes et des présages annoncèrent la chute d’un puissant. Les théologiens et ceux qui écrivent l’histoire sainte, disent que celui qu’on appelait Sam avait abjuré son hérésie et s’en était remis à la merci de la Trimûrti. On dit aussi que la déesse Pârvatî, qui avait été sa femme, sa mère, sa sœur, ou sa fille, ou peut-être les quatre, avait fui le ciel, pour aller pleurer et vivre dans le deuil chez les sorcières du continent oriental, qui étaient ses parentes. À l’aube, le grand oiseau Garuda, monture de Vichnou, dont le bec écrase les chars, s’était agité un instant, avait lancé un seul cri rauque dans sa cage, un cri qui avait retenti dans le Ciel, brisé les vitres, roulé en échos à travers le pays, et réveillé les hommes dans leur sommeil le plus profond. Dans le calme été du Ciel commença ainsi la journée d’Amour et de Mort.