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— Qui te l’a dit ?

— Une de ses femmes dont je ne connais pas le nom.

— Bon. Ensuite ?

— Je l’ai trouvé au pied de la statue bleue qui joue de la veena. Ses membres tressaillaient, se crispaient. Il ne respirait plus. Puis les convulsions cessèrent et il resta complètement immobile. Je ne pus sentir ni battement de cœur ni pouls. Je fis donc revenir une partie de la nuit pour qu’elle m’enveloppe d’ombre et je quittai le jardin.

— Pourquoi n’es-tu pas allée chercher des secours ? Il n’était peut-être pas trop tard.

— Parce que je voulais qu’il meure, bien entendu. Je le haïssais pour ce qu’il avait fait à Sam, et parce qu’il avait chassé Pârvatî et Varuna, et pour ce qu’il avait fait à Tak l’Archiviste, et pour…

— Assez. Une journée n’y suffirait pas. As-tu quitté tout de suite le jardin, ou t’es-tu arrêtée au pavillon ?

— Je suis passée devant le pavillon, j’ai revu la même femme, je me suis rendue visible et je lui ai dit que je n’avais pu trouver Brahma et que je reviendrais… Il est mort, n’est-ce pas ? Que vais-je faire ?

— Prends un autre fruit et du soma. Oui, il est mort.

— Est-ce que Yama va me poursuivre ?

— Bien entendu. Il poursuivra tous ceux qui ont été vus près de l’endroit où l’on a trouvé Brahma. Ce fut sans aucun doute un poison à l’action assez rapide, et tu étais là-bas au moment de la mort. Il te poursuivra donc – et il faudra qu’il te sonde comme les autres. Le sondage révélera que tu ne l’as pas tué. Je te conseille donc d’attendre tout simplement qu’on t’arrête. Ne parle à personne d’autre de cette affaire.

— Que dirai-je à Yama ?

— S’il te trouve avant que je ne le voie, dis-lui tout, y compris que tu as parlé avec moi. Cela, parce que je ne suis pas censé savoir ce qui s’est passé. La mort d’un dieu de la Trimûrti est toujours tenue secrète aussi longtemps que possible, même au prix d’autres vies.

— Mais les Maîtres du Karma le liront dans ta mémoire au jour du jugement ?

— Il suffit qu’ils ne le lisent point dans ta mémoire aujourd’hui. On s’arrangera pour que la mort de Brahma ne soit connue que du plus petit nombre de gens possible. Comme Yama va sans doute être chargé de l’enquête officielle et qu’il est également l’inventeur de la psycho-sonde, je ne pense pas qu’aucun des hommes à la roue jaune vienne se mêler de faire fonctionner les machines. Il faut cependant que je demande à Yama de me confirmer la chose. Ou que je la lui conseille – immédiatement.

— Avant que tu t’en ailles…

— Oui ?

— Tu as dit que le secret de la mort de Brahma devrait être gardé même au prix de quelques vies. Est-ce que cela veut dire que je…

— Non. Tu vivras, parce que je te protégerai.

— Pourquoi ?

— Parce que tu es mon amie.

Yama fit fonctionner lui-même la machine qui sonde les esprits. Il sonda trente-sept personnes, qui toutes auraient pu se trouver près de Brahma dans son jardin, pendant la journée qui précéda le déicide. Parmi celles-ci, onze étaient des dieux ou des déesses, dont Ratri, Sarasvatî, Vayû, Mara, Lakshmi, Murugan, Agni et Krishna.

On ne trouva aucun coupable parmi les trente-sept, hommes ou dieux.

Kubera regardait les psychogrammes à côté de Yama.

— Que vas-tu faire à présent ?

— Je ne sais pas.

— L’assassin était peut-être invisible ?

— Peut-être.

— Mais tu ne le crois pas ?

— Non.

— Et si l’on sondait tous les habitants de la Cité ?

— Il y a beaucoup d’arrivées et de départs tous les jours, et beaucoup d’entrées et de sorties.

— Et si c’était un des Rakashas ? Comme tu le sais, ils sont de nouveau lâchés sur le monde et ils nous haïssent.

— Les Rakashas n’empoisonnent pas leurs victimes. Et je ne crois pas non plus qu’ils puissent entrer dans le jardin, à cause de mon encens anti-démon.

— Alors, que faire ?

— Je retourne dans mon laboratoire et je vais réfléchir.

— Puis-je t’accompagner jusqu’au palais de la Mort ?

— Si tu veux.

On redécouvrit la presse à imprimer dans une ville nommée Keenset, près d’un fleuve, le Védra. On faisait aussi là des expériences compliquées dans le domaine de la plomberie.

Deux remarquables peintres du temple révélèrent leur talent et un vieux tailleur de verre fit une paire de lunettes bifocales et se mit à en polir toute une série. On put donc penser qu’une des cités-États était en pleine renaissance.

Brahma décida qu’il était temps de partir en guerre contre l’accélérationisme.

Une petite armée fut levée au Ciel, et les temples des villes voisines de Keenset appelèrent les fidèles à se préparer à la guerre sainte.

Çiva le Destructeur ne portait qu’un trident symbolique, car il mettait toute sa confiance dans le foudre qu’il portait au côté.

Brahma à la selle d’or, aux éperons d’argent, avait l’épée, la roue et l’arc.

Le nouveau Rudra portait l’arc et le carquois de l’ancien.

Mara était enveloppé d’une cape chatoyante qui changeait constamment de couleur, et personne ne pouvait dire quelle arme il possédait, ni sur quelle sorte de char il se déplaçait, car à le regarder trop longtemps, le vertige vous prenait, tout changeait de forme autour de lui, à part ses chevaux, dont la bouche laissait constamment tomber à terre un sang fumant.

On choisit cinquante des demi-dieux qui luttaient encore pour maîtriser des Attributs capricieux, et se montraient impatients de renforcer leur Aspect et d’acquérir la gloire grâce aux combats.

Krishna refusa d’aller à la guerre, et partit jouer de la flûte dans Kaniburrha.

Il le trouva étendu sur une colline verdoyante, hors de la Cité, contemplant le ciel plein d’étoiles.

— Bonsoir.

— Comment vas-tu, bon Kubera, dit-il tournant la tête à son approche.

— Bien, Kalkin, et toi-même ?

— Très bien, merci. As-tu une cigarette cachée sur ton imposante personne ?

— J’en ai toujours.

— Merci.

— Était-ce un geai qui tourna autour du Bouddha avant que madame Kâli ne lui déchire les entrailles ?

— Parlons de choses plus agréables.

— Tu as tué un Brahma faible et un puissant l’a remplacé.

— Vraiment ?

— Tu as tué un puissant Çiva, mais celui qui le remplace est d’une force égale.

— Que de changements dans la vie.

— Qu’espérais-tu ? La vengeance ?

— La vengeance est part de l’illusion du soi. Comment un homme peut-il tuer ce qui ne vit ni ne meurt vraiment, mais qui n’existe que comme reflet de l’Absolu ?

— Tu t’es bien débrouillé, cependant, même si comme tu dis, ce n’était qu’un changement.

— Merci.

— Mais pourquoi l’as-tu fait ? Et je préférerais une réponse à un tract.

— Je voulais liquider toute cette hiérarchie du Ciel. Il semble à présent qu’il en sera de cela comme de toutes les bonnes intentions.

— Dis-moi pourquoi tu l’as fait.

— Si tu me dis comment tu m’as découvert.

— D’accord. Alors ?

— J’ai décidé que l’humanité vivrait mieux sans les dieux. Si je les faisais disparaître, les gens pourraient recommencer à avoir des ouvre-boîtes, et des boîtes de conserve à ouvrir, et tout ce genre de choses, sans craindre la colère du Ciel. Nous les avons écrasés assez longtemps, les pauvres idiots.