— Genre ?
— D’une part, il s’est attaqué à des artères et non des veines. Tu connais la différence ?
— Une histoire d’oxygène ?
— Exact. Le sang qui circule dans les artères est du sang neuf, bien rouge parce qu’il est gorgé d’oxygène. Le sang des veines est appauvri, plus sombre, l’oxygène ayant été consommé par les muscles.
— Il cherchait la qualité.
— On peut dire ça. Et, d’autre part, euh… C’est encore plus troublant et ça devrait te plaire. J’ai analysé en détail la manière dont Ramirez s’y était pris : l’incision de l’avant-bras, la sortie de l’artère radiale, la canule… J’ai fait appel à mes vieux souvenirs de fac. C’était de cette façon qu’on procédait pour les premières transfusions sanguines, au début des années 1900. La méthode de Crille… On reliait l’artère radiale du donneur à une veine du receveur. La différence de pression sanguine entre veine et artère faisait que le sang se transfusait naturellement du donneur au receveur. Comme pour des vases communicants.
Franck fronça les sourcils, pas certain de bien comprendre où Chénaix voulait en venir.
— Qu’est-ce que tu essaies de me dire ?
— J’ai ressorti le corps du frigo pour observer les avant-bras de Ramirez. J’avais constaté la présence de traces d’aiguille sur l’avant-bras gauche lors de l’autopsie, c’est notifié dans le rapport. Il n’est pas impossible que Ramirez, au lieu de boire le sang, se le soit directement injecté alors que sa victime était encore vivante.
— Bon Dieu…
— J’ai aussi comparé les groupes sanguins. Coulomb, groupe O, rhésus positif. Ramirez, groupe A, rhésus positif. Techniquement, Coulomb pouvait « donner » son sang à Ramirez sans risque de choc transfusionnel.
Sharko en croyait à peine ses oreilles. Deux hommes au sommet d’un lieu isolé. L’un attaché, torturé, charcuté, l’artère radiale sortie de sa chair. L’autre, qui enfonce dans ses veines une aiguille avec un tube relié à l’artère étrangère. Le sang qui quitte l’un pour nourrir l’autre… Puis les poches stériles qu’on remplit, les massages cardiaques, pour ne pas gaspiller la moindre goutte du précieux liquide. De la folie pure.
— Franck ? T’es toujours là ?
— Oui, je… J’intégrais tes déductions.
— Boire le sang, ce n’est pas grave, si je peux m’exprimer ainsi, mais se l’injecter, c’est une autre affaire. D’une part, il ne faut pas trop t’en injecter si tu ne veux pas basculer en surpression et te faire exploser le cœur. Ou alors, tu te saignes d’un autre côté, histoire d’évacuer le surplus, ce qui n’est pas impossible vu les cicatrices sur son corps. Enfin, je te laisse imaginer le risque d’une telle opération. Sida, hépatite, bref, tout un tas de saloperies peuvent transiter ainsi d’un corps à l’autre. Sans oublier ce fameux choc transfusionnel, qui peut provoquer de sérieux dommages à l’organisme, voire conduire à la mort en cas d’incompatibilité de groupes sanguins. Ou Ramirez aimait jouer à la roulette russe, ou il connaissait assez Coulomb pour faire à ce point confiance à son sang.
Sharko penchait pour la deuxième hypothèse. Coulomb s’était infiltré dans le milieu des satanistes et avait gagné la confiance absolue de Ramirez. Dans le clan, les hommes avaient échangé tous leurs secrets.
— T’as déjà entendu ça ? Ce genre de travers ? L’injection de sang ?
— Jamais.
Ils parlèrent encore un peu, puis Sharko le remercia et raccrocha, sonné, la tête farcie d’interrogations. Des transfusions, de vivant à vivant, en dehors de tout cadre médical. Lorsqu’il redémarra, cinq minutes plus tard, le policier n’avait qu’une seule certitude : Willy Coulomb, même pas 30 ans, avait dû vivre l’enfer sur Terre avant de lâcher son dernier souffle, le cœur vide et recroquevillé sur lui-même comme un fruit sec.
Il avait payé le prix fort pour sa trahison envers le clan.
33
Avec leurs mezzanines démesurées, leurs verrières futuristes, les studios en cascade et les affiches de cinéma surdimensionnées, les locaux de la Cité du cinéma ressemblaient à un morceau de Hollywood transplanté dans la banlieue nord de Paris.
Juliette Delormaux attendait Sharko au fond de la nef principale, à proximité de la reconstitution du taxi volant criblé de balles et piloté par Bruce Willis dans Le Cinquième Élément. Avec sa courte tignasse rousse, son pantalon moulant bleu et ses chaussures rouges à semelles compensées, on pouvait se demander si la jeune femme ne faisait pas partie du décor. Après quelques échanges, ils montèrent dans l’une des salles de cours de l’école Louis-Lumière et s’y enfermèrent. Delormaux posa son sac à bandoulière devant elle et s’assit sur une chaise, ses yeux interrogatifs plantés dans ceux de Sharko.
Le policier y alla franco : sans entrer dans les détails, il lui apprit que, vraisemblablement, un corps découvert le 5 septembre dans l’Yonne venait d’être identifié par leurs soins comme étant celui de Willy Coulomb. Il faudrait attendre les analyses ADN pour obtenir des réponses définitives, mais il n’y avait plus vraiment de doute possible et Sharko ne voulait pas perdre de temps à attendre.
La jeune femme peina à admettre la vérité, puis s’effondra. Il lui fallut plusieurs minutes pour retrouver ses esprits. Lorsque Sharko la sentit apte à répondre à ses questions, il entama l’interrogatoire.
— On… On s’est connus ici, il y a deux ans, à un stage que je dirigeais. Moi j’enseigne, je suis formatrice en écriture scénaristique. Willy avait déjà fait quelques scénarios pour la télé et voulait se mettre à la réalisation de courts-métrages. Ça a tout de suite bien fonctionné, nous deux. Après sa session de stage, on… on s’est fréquentés.
Elle resta immobile, scrutant ses ongles vernis de bleu.
— Assassiné… C’est horrible…
— Vous vous voyiez souvent ?
— À l’époque, oui, mais c’était déjà compliqué. Willy n’était pas parisien, il retournait souvent en province. Certains week-ends, je le rejoignais à Frontenaud, ou alors il revenait à Paris. Ça ne nous laissait pas beaucoup de temps pour nous voir. Mais c’était fort au départ. Willy avait une sensibilité à fleur de peau et pouvait passer du rire aux larmes en un claquement de doigts. Un artiste, quoi.
Sharko s’assit sur une table, face à elle. Ça faisait des années qu’il n’avait pas remis les pieds dans une salle de classe. Ils avaient beau se trouver dans un univers de technologie, rien n’avait changé : vieilles chaises en bois, tableau blanc, odeurs d’imprimerie.
— Donc, vous vous connaissez depuis deux ans. Vous vous fréquentez… Et il y a une semaine, vous avez appelé le père de Willy. Vous vous inquiétiez ?
— Willy m’a donné un coup de fil fin août. Il voulait à tout prix me voir, c’était au sujet de son projet, ce… fichu projet qui a tout brisé. Il devait venir chez moi mais je ne l’ai jamais vu. J’ai tardé à appeler son père, j’aurais dû le faire avant.
— De quel projet s’agissait-il ?
— Au départ, Willy voulait s’éloigner du scénario et se tourner vers la réalisation de documentaires car c’était un bon moyen pour tout mettre lui-même en images. Écrire, filmer, monter, maîtriser le processus du début à la fin, sans intermédiaire, sans filtres, sans Untel ou Untel pour vous dire quoi faire et comment le faire. Il était fasciné par les films les plus sombres, ceux qui franchissent parfois les limites, qui flirtent avec le documentaire extrême. Ses références, c’était Cannibal Holocaust, Schizophrenia, un film autrichien quasi introuvable d’une horreur absolue… Ou Tesis d’Amenábar, qui traite des snuffs, ces meurtres filmés… Il voulait suivre ces traces-là. Plonger dans les milieux les plus radicaux, les plus insoupçonnés de Paris pour en tirer un documentaire qui glacerait d’effroi les spectateurs.