— Par milieux radicaux, vous entendez…
— Le sadomasochisme, les clubs déviants, la magie noire, le satanisme… Ce genre de dérives. Il voulait savoir jusqu’où les initiés étaient capables d’aller. Vous savez, les sacrifices, les rituels, toutes ces légendes urbaines qui circulent mais que personne ne voit jamais et qui, pourtant, doivent exister… Il s’est loué un petit appartement à Paris, rue d’Abbeville, pour être plus souvent présent ici. On se voyait pas mal au début de ses recherches puis… puis ça s’est dégradé au fil du temps. Il a fini par me faire comprendre que ce serait mieux si on s’arrêtait là.
— Vous savez pourquoi ? Il vous racontait ses découvertes ?
— Non, rien. Vous savez, les scénaristes, les réalisateurs ont toujours cette frayeur qu’on leur vole leurs idées. Willy ne me parlait pas de ses recherches, c’était son territoire secret, et je le respectais. Mais je voyais bien que… qu’il était sur un truc sérieux. La fatigue, l’amaigrissement, les tatouages, de plus en plus nombreux et de plus en plus sombres. Et son excitation, cette flamme qui brûlait dans ses yeux.
Sharko lui montra les photos de la croix, les scarifications, les piercings. Elle acquiesça.
— Je les ai vus, mais à ce moment-là, il n’avait pas encore ce genre d’atrocités sur son corps, c’est arrivé plus tard, laissez-moi finir.
— Je vous en prie.
— Un jour, il a rompu, comme ça, sans explication. Il ne voulait plus me voir. Mais moi, je n’arrivais pas à tourner la page, j’étais amoureuse. Deux mois après notre rupture, je suis retournée rue d’Abbeville. Je voulais comprendre, et même, pourquoi pas, l’aider s’il en avait besoin. Je me disais que… que ça pourrait repartir, nous deux, vous comprenez ?
Sharko hocha la tête en silence.
— Mais l’appartement était occupé par quelqu’un d’autre. Willy avait déménagé sans me le dire. Son numéro de téléphone avait changé. Je ne voulais pas lâcher l’affaire. Je me suis rapprochée de ses voisins de Frontenaud, je leur ai demandé de m’informer du retour de Willy en Bourgogne. Je savais qu’il passait encore du temps là-bas pour écrire ou se ressourcer — cette maison, c’était son centre vital. Quand il y est réapparu, en août dernier, les voisins m’ont prévenue, et j’y suis allée.
— En août, vous dites. Vous vous rappelez la date ?
— Le… 4. Oui, le 4 août. Ce jour-là, Willy était enfermé dans son bureau, avec son ordinateur. Il écrivait sans s’arrêter, torse nu, en slip, shooté à l’héro jusqu’à la moelle. Très amaigri. Il n’était plus que l’ombre de lui-même, un fantôme…
Elle fixa le ciel par une fenêtre, en silence, puis revint à la conversation.
— Il y avait ces mots gravés dans la chair de son dos. Blood, Evil, Death… Sang, diable, mort… Tellement morbide. Aussi la croix sous le pied, comme vous m’avez montré… Ce « Pray Mev ». Quand il m’a vue, il est devenu comme fou, il voulait être sûr qu’on ne m’avait pas suivie. On lisait la peur au fond de ses yeux. La vraie peur, je vous jure. Il tremblait, délirait. Je ne le reconnaissais pas.
Sharko prenait des notes, tandis qu’elle essuyait ses larmes avec un mouchoir en papier. Coulomb sentait déjà le danger qui pesait sur ses épaules et s’était réfugié en Bourgogne, chez ses parents.
— J’ai cherché à comprendre, je voulais l’aider, répéta Juliette… Il m’a dit qu’il avait quitté Paris, qu’il devait se cacher. Que personne ne devait être au courant qu’il avait cette maison… Qu’il m’expliquerait bientôt, qu’il était presque au bout de son enquête, qu’il lui fallait encore creuser une piste, une ultime piste. Que, si elle était avérée, alors… alors on serait face à la plus grosse monstruosité qui puisse exister. Un truc qui métamorphoserait définitivement le monde.
La métamorphose. Ramirez aussi avait employé ce mot. Sharko était accroché à ses lèvres comme une moule à son rocher.
— Quelle piste ?
— Un truc très étrange. Oh, il ne me l’a pas dit ouvertement, il restait secret, mais j’ai vu les billets de train, les nombreux articles de l’accident posés sur son bureau…
— Quel accident ?
— Ça s’est passé à l’Océanopolis en mars dernier. Vous avez entendu parler de ce plongeur qui s’est fait dévorer par des requins ?
Le flic secoua la tête. Elle poursuivit :
— Un type d’une quarantaine d’années, un plongeur, s’est volontairement ouvert la paume de la main dans un aquarium du centre et il a attendu là, au fond de l’eau, que les squales le dévorent. D’après les observateurs, il était d’un calme olympien. Ça a eu lieu sous les yeux du public. Des hommes, des femmes, des gamins ont assisté au massacre. Certains ont même filmé la scène dans son intégralité. Les vidéos du carnage circulent encore sur Internet, on les trouve en fouillant un peu. Je les ai visualisées, c’est… indescriptible.
Sharko sentit une connexion s’établir : cette scène lui évoquait quelque chose dans sa composition, sa dramaturgie, mais il était pourtant sûr de ne jamais avoir entendu parler de cette histoire de requins.
— Pourquoi Willy est allé fouiner là-bas ? Je n’en sais rien. Quel était le rapport avec les milieux radicaux de Paris, avec les satanistes ou autres espèces de groupements extrêmes sur lesquels il semblait enquêter ? Et en quoi cela constituait-il une ultime piste ? Impossible de savoir.
Ses yeux exprimaient un trop-plein de regrets.
— C’est… C’est la dernière fois que j’ai eu de ses nouvelles. Jusqu’à ce coup de fil de désespoir d’il y a trois semaines… Et votre présence, aujourd’hui, pour…
Une profonde inspiration lui permit de retenir une nouvelle décharge émotionnelle. Sharko lui laissa le temps de se reprendre, puis lui montra une photo de Ramirez.
— Est-ce que vous connaissez cet homme ?
— Non.
— Il vous a parlé de la signification de « Pray Mev », tatoué sous son pied ? De l’existence d’un groupe sataniste ?
— Non, non. Je vous le dis : je ne sais rien. À partir du moment où Willy a mis les pieds là-dedans, il a verrouillé sa vie et s’est coupé de tout. Il est devenu un loup solitaire.
Le flic ne lâcha pas l’os. Il fit glisser d’autres photos devant lui : celles du bureau de la maison de Frontenaud.
— Quelqu’un a pénétré par effraction dans la maison de ses parents, le soir de sa mort. Quand son père est rentré de Floride deux jours plus tard, il a signalé aux gendarmes que rien d’important n’avait été volé, il y avait pourtant des objets de valeur dans la demeure. Regardez bien. Est-ce que vous pensez que quelqu’un est entré dans le bureau de Willy pour y dérober quelque chose ?
Elle observa les clichés avec attention, puis les reposa devant elle.
— C’était vrai que tout était bordélique dans son bureau, peut-être même à ce point-là. Mais Willy menait aussi ses recherches depuis cet endroit et il n’était pas vraiment du genre organisé. Ça ne l’empêchait pas de savoir où il allait. Normalement, vous auriez dû retrouver des bouquins sur le satanisme, sa documentation peut-être. Et j’y pense, vous avez son ordinateur ?
Sharko secoua la tête.