Il partit vers la télé, sortit des DVD porno de leur pochette.
— Là-bas, tu le tortures. Couteau, brûlures de cigarettes sur les parties génitales… Tu veux qu’il te crache tout ce qu’il sait, jusqu’au dernier mot. Mais qu’est-ce qu’il sait ? Qu’est-ce qui te fait si peur ? Après les tortures, tu sors une artère de son bras, et tu pompes son sang, espèce de cinglé. Est-ce que tu vas jusqu’à te saigner d’un côté, pour t’injecter son hémoglobine de l’autre ? Oui ? Alors pourquoi tu fais ça ? Puis c’est ta prudence, ton obsession de ne pas laisser de traces qui te poussent à le rendre anonyme. Tu veux gommer son appartenance à ton clan… Tu quittes les lieux. Les révélations de Willy sous la torture te mènent jusqu’à sa maison de Frontenaud, où tu fais le ménage. J’ai tout bon, Ramirez ?
Le flic revint vers les peintures.
— Pourquoi est-ce qu’elles revêtent tant d’importance à tes yeux ? Quel est leur secret ?
Il fallait les apporter à la Scientifique, demander une analyse en urgence. Sharko y ferait un détour avant de rentrer. Il les photographia avec son téléphone portable.
Un crissement de pneus l’arracha à ses pensées. Nicolas avait tiré si fort sur son frein à main avant d’être à l’arrêt que ses roues qui s’étaient bloquées glissèrent encore un peu. Il jaillit de l’habitable.
— Amène-toi !
Le calque serré dans la main, le capitaine de police se dirigea vers la camionnette et en ouvrit les deux portes arrière. Sharko s’approcha : son collègue semblait monté sur ressorts.
— Ramirez est un roublard, un méticuleux, tout ce que tu veux, mais il est comme tous ces salopards de pervers : il a besoin de garder la trace de tout ce qu’il a fait. Les larmes en font bien sûr partie, mais ces larmes, elles sont associées à des personnes. Des personnes qui sont quelque part, vivantes ou mortes. Et je crois que ce calque nous indique où elles sont.
Il grimpa à l’arrière du fourgon.
— C’est dans ce camion qu’il passait ses journées, qu’il vadrouillait partout à travers le département, chez ces différents clients. Il y mangeait, s’y reposait sans doute le midi. Ce camion, c’était son second chez-lui.
Il pointa la carte des Yvelines accrochée à la paroi intérieure gauche du véhicule.
— Je l’ai vue quand je suis revenu ici avec Lucie pour chercher le second impact de balle, mais je n’avais pas tilté, sur le coup. C’était pourtant évident. Pourquoi un type qui bosse dans l’Essonne accrocherait la carte des Yvelines ? Regarde, Franck. Ces étangs, toutes ces forêts.
Sharko percuta, lui aussi. Nicolas déroula le calque et, la gorge serrée, le superposa à l’autre support, de taille identique, à l’aide des trombones déjà positionnés dans chaque coin de la carte pour solidariser l’ensemble.
Les treize points se répartirent sur les Yvelines, occupant une place précise au milieu d’étendues vertes ou de points d’eau. Chaque fois des lieux isolés, loin des routes et des habitations. Des forêts, des lacs, des étangs.
— Je crois bien qu’on les tient, soupira Nicolas. Les treize. Et, vu les endroits, j’ai l’impression que leur sort est scellé.
Franck s’assit contre la paroi glacée. Pas de mensonge ou de simulation, cette fois-ci. Juste du dégoût et de la lassitude.
Ça ne s’arrêterait donc jamais.
La mort leur souriait en ce moment même et, au seuil de sa maison accueillante et chaleureuse, elle leur ouvrait grand les bras : treize invités les attendaient.
35
Ils avaient décidé de lancer les premières fouilles à l’aube, le lendemain, et de commencer par cette partie du parc régional de la Haute Vallée de Chevreuse où, d’après la carte, se trouvaient quatre « marques » dans un périmètre d’une dizaine de kilomètres. Si la première était clairement localisée au milieu d’un étang proche du village de Choisel, les trois autres se situaient plus au nord, en pleine forêt. La carte de Ramirez était suffisamment précise pour limiter les différentes zones de recherches à des cercles d’une centaine de mètres de diamètre.
Depuis une grosse réunion, la veille, où chaque enquêteur avait mis ses découvertes à plat devant l’ensemble du groupe, Grégory Manien avait monopolisé toutes les ressources nécessaires pour une opération d’envergure. Policiers, chiens, matériel de détection — les métaux notamment —, plongeurs…
En ce premier dimanche d’automne, l’impressionnant déploiement n’était pas passé inaperçu. La presse locale suivait et, même si ordre était donné aux policiers de ne communiquer aucune information pour l’instant, difficile de mentir sur les raisons d’une telle opération. Avec les réseaux sociaux, la vague médiatique déferlerait dans les heures à venir.
À 7 h 10, les lourds aboiements résonnaient entre les troncs rectilignes, comme un matin de partie de chasse, tandis que des rangées de bottes alignées avançaient en phase. Si chaux vive ou odeurs humaines il y avait quelque part, les saint-hubert au flair surdéveloppé les dénicheraient.
Alors que Jaya s’occupait des jumeaux et qu’elle se débrouillait tant bien que mal avec le jeune Janus, Franck et Lucie attendaient, eux, au bord d’un étang, les mains dans les poches de leurs blousons à la fermeture remontée jusqu’au cou. Un soleil blanc découpé par les troncs s’arrachait à peine de l’horizon. Des nappes de brume frôlaient la surface grise, sous laquelle disparaissaient des hommes en combinaison néoprène et alourdis de bouteilles de plongée.
Henebelle fixait les bulles d’air sans un mot. Peut-être leur équipe du 36 s’apprêtait-elle à révéler au grand jour l’une des pires histoires criminelles de ces dernières années. Treize corps, disséminés dans les eaux et forêts des Yvelines, victimes vraisemblables d’un même bourreau. Treize individus qui s’étaient volatilisés, un jour, sans plus jamais donner de nouvelles à leurs proches, à leurs amis, et dont l’identité devait traîner dans un fichier parmi des dizaines de milliers d’autres. Treize victimes qu’aucun dossier ni aucun enquêteur n’avaient visiblement réussi à relier entre elles.
Lucie n’arrivait toujours pas à réaliser qu’elle était à l’origine de cette histoire. Il avait suffi d’un appel de sa tante pour tout déclencher, de la même façon qu’un battement d’ailes de papillon en Angleterre provoque un raz de marée en Thaïlande. Combien de temps Ramirez aurait-il continué à tuer sans cet appel ? Combien de nouvelles victimes ? L’aurait-on attrapé un jour ?
Elle ne cessait de penser aux révélations de Franck, à ces vies de meurtriers fauchées par le passé. Elle s’imagina dans la cave de Ramirez, seule avec lui, consciente de toutes les abominations qu’il avait commises. En position de force, avec la possibilité de presser la détente. L’aurait-elle vraiment fait si elle avait eu le choix ?
Les aboiements redoublèrent, mêlés aux élévations lointaines de voix. Les deux flics comprirent que leurs collègues, plus loin dans la forêt, avaient fait une découverte. La nature allait peut-être régurgiter son premier corps.
Des têtes masquées crevèrent la surface de l’eau et nagèrent en direction des policiers. Ni plage ni berge ne permettaient un accès facile à l’étang, juste cerné d’un mur de verdure d’environ un mètre de haut. L’un des plongeurs ôta l’embout de son détendeur de sa bouche.